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Analyse et réflexion

Il était une fois un village nègre en Suisse par Patrick Minder, Université de Neuchâtel

Le 'zoo humain' en Suisse, objet de curiosité populaire ou instrument de propagande coloniale ?

 
Le 10 juin 1897, Monsieur A.-M. Cherbuliez, administrateur du Parc de Plaisance de l’Exposition nationale de Genève de 1896, rédige son rapport final. Il écrit que «les causes de l’insuccès du Parc de Plaisance sont d’abord sa trop grande superficie, il était impossible de louer les 48000 m.c. de terrain disponible ainsi que l’événement l’a démontré, sans compromettre l’existence des nombreux occupants qu’il aurait renfermés, le chiffre d’entrées à notre Exposition et de la population de notre ville, ne permettant pas d’alimenter un aussi grand nombre d’établissements […]» . Plus loin, il explique que le Village noir subit une perte de plus de 7'000 francs en raison de la fuite de son concessionnaire, Monsieur Louis Alexandre.

Dans son rapport, la Direction du Comptoir suisse de 1925 donne l’information suivante : «[…] le changement de date du Comptoir suisse, l’organisation de l’Exposition suisse d’agriculture, la suppression des marchés concours de bétail, tout fais [sic] prévoir un déficit non seulement dans le nombre des exposant [sic] mais aussi dans celui des visiteurs. Il fallait trouver des attractions pour atténuer ce déficit. L’idée de la création d’un village africain, soumise par la Direction au comité central, fut approuvée par celui-ci.» .

A la lecture de ces deux rapports, distants l’un l’autre d’une trentaine d’années, on est en droit de se demander si les Africains sont les sauveurs des manifestations suisses ou les responsables de la faillite en cas d’échec. Mais que viennent donc faire ces «villages nègres» lors de rendez-vous nationaux si importants ? Quel sens donner à leur présence dans un pays dépourvu de territoires coloniaux et fier de ses particularités ? C’est cette question que je vais tenter d’analyser. Il s’agit d’établir d’abord un état des lieux. Les travaux scientifiques suisses au sujet de ce que la plupart des spécialistes de la question dénomment “zoos humains”, sont rares et d’autant plus précieux . Si le choix de ces deux villages les situe en Romandie, il faut y voir à la fois le fruit du hasard et celui, plus rationnel, de l’historiographie. Ce thème est effectivement mieux balisé en Suisse alémanique : Balthasar Staehelin et Réa Brändle ont travaillé respectivement sur les spectacles et exhibitions organisés au Zoo de Bâle et dans le canton de Zurich . Pour le village de 1925, j’ai pu comparer les archives trouvées à Lausanne avec les informations déjà divulguées, ce qui donne l’occasion de rédiger ici une première synthèse. Pour 1896, les sources proviennent essentiellement de la presse suisse et du fonds de l’Exposition nationale déposé à Genève. Ce corpus, aussi fastidieux que passionnant à dépouiller, fournit des références de manière incomplète et inégale, mais toujours suffisamment précises pour qui désire s’y plonger. Autre originalité, c’est une des premières comparaisons, à ma connaissance, de deux villages noirs en Suisse car, traditionnellement, on a toujours opposé le fameux Village suisse au Village nègre, tous deux présentés lors de l’Exposition nationale suisse de 1896 à Genève .

Le Village nègre de 1896

a) Sa structure et son mode de fonctionnement

Ce village fait partie d’un ensemble appelé Parc de Plaisance, sur la proposition d’un membre du Comité qui cite comme référence l’Exposition de Chicago et celle de Berlin . Le locataire est Monsieur Louis Alexandre de Sainte-Croix de Ténériffe, domicilié ensuite à Genève, rue de Hesse 16, puis en l’étude de ses avocats, Maîtres Pierre Moriaud et Mariam . Alexandre est un amateur : il semble que ce soit la seule troupe qu’il ait montée, en se rendant lui-même à l’intérieur de l’Afrique pour recruter les indigènes . Assisté de son secrétaire, P. Simonot, il est lié avec Auguste Rozet, entrepreneur à Genève, rue de l’Entrepôt, constructeur du village et co-exploitant .
Les rapports entre Alexandre et ce dernier se délitent plus tard, point sur lequel je reviens plus loin.Le Comité central reçoit  quelques autres propositions qui sont refusées, en raison de l’octroi du monopole à Alexandre . Si son projet est retenu, c’est qu’il comporte un volet économique doublé d’un volet pédagogique, comme il l’explique dans sa présentation [l’orthographe originale est respectée] :«Aujourd’hui que l’effort des puissances européennes se porte vers la colonisation du continent africain, appelé à devenir un jour le débouché le plus important des produits manufacturés de la vieille Europe, et une soupape de dégagement à l’excès possible de la population, j’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt ni sans enseignement de présenter à la vue de tous dans l’enceinte de l’Exposition Nationale suisse les ressources du sol de cet immense continent encore si peu connu et mettre en évidence au point de vue éthimologique les contraste qui existe dans l’espèce humaine qui le peuple.»

L’emplacement est choisi dans le Parc de Plaisance, peuplé de 1'200 âmes, lieu teinté d’exotisme, selon la volonté du Comité. [Les mots entre crochets sont ceux qui ont été supprimés sur le brouillon] : «L’exotisme tenait une large part dans le Parc de Plaisance, contrastant étrangement avec la couleur bien suisse [couleur locale nationale] de l’Exposition. Il régnait dans le Palais des Fées de M. Lavanchy Clarke, un homme à l’imagination remarquablement féconde ; au Concert-théâtre javanais ; au Panorama du Congo et dans un grand nombre de cafés confiseries ou bazars arabes ou turcs. Dans cette catégorie, l’intérêt du public s’est principalement porté sur le Village Noir.»

«[…] C’est tout un monde de distractions multiples que ce Parc de Plaisance, une vraie Babel de l’harmonie, des couleurs et des récréations de toutes sortes, carrousels bruyants et éblouissants, chemin de fer aérien, tour métallique, verrerie, panorama, musées, concerts, ménagerie et surtout Village nègre.[…]» Il faut y ajouter encore les vitrines exposées dans les locaux de la caserne toute proche par l’explorateur Alfred Bertrand sur une soixantaine de mètres carrés . Le village noir est situé aux confins du parc, sur un terrain de 3’200 mètres carrés environ — c’est-à-dire le quinzième exactement de la surface totale — dont la location s’élève à 35'000 francs . Cette place n’est pas due au hasard. N’étant pas intégrés dans le site de l’Exposition, les responsables de l’exhibition encaissent directement la vente de leurs billets, le ticket d’entrée officiel n’y donnant pas accès. L’habitat est composé de baraques en pisé avec une mosquée qui retient l’attention de tous. Un petit lac complète l’ensemble . Les visiteurs circulent librement dans le village et se mêlent aux Noirs. Seule restriction pour eux, c’est de ne pas pénétrer dans les cases .

b) L’arrivée des habitants et les cérémonies religieuses

La troupe est dirigée par 3 chefs de tribus, Jean Thiam , Mamadou-Seck  et Biram Thiam , responsable polyglotte parlant très bien le français pour avoir servi 20 ans dans la marine française . Des affichettes annoncent de manière originale la venue de cette population exotique : «Les 200 sont en route» . Tout le monde parle alors «des Maures», ce qui crée la confusion au point que des journaux doivent démentir le fait qu’il y aurait eu «dix morts» à l’Exposition !  D’emblée, on se gausse de la bizarrerie des nouveaux venus et les clichés stéréotypés apparaissent . L’arrivée des futurs habitants est attendue pour 6 heures du soir le 27 avril 1896  et on organise pour l’occasion un immense et impressionnant cortège : la Fanfare municipale de Carouge ouvre la marche, suivi d’un landau à 4 chevaux occupés par les organisateurs et de 42 à 50 voitures, selon les sources, ouvertes et enguirlandées, le tout complété par 4 ânes, des singes, des perroquets et de tous les instruments nécessaires à la cuisine et à la musique . Une quête au «profit de l’Hospice général, Cuisines populaires de Plainpalais et des Cuisines scolaires» a lieu tout au long du parcours passant par les rues du Mont-Blanc, Molard, rues-Basses, Corraterie et Place-Neuve . Un petit film sur le cortège, à pied, à l’intérieur de l’enceinte du Parc de Plaisance est connu et conservé . On y reconnaît François Lavanchy, le neveu de François-Henri Lavanchy-Clarke, concessionnaire Lumière en Suisse et exploitant du Palais des Fées à l’Exposition.

Les indigènes sont accueillis avec un grand feu. On invite les membres du Comité à un vin d’honneur. L’ouverture des fêtes est inaugurée le vendredi 8 mai à 2 heures de l’après-midi par la célébration d’un premier baptême, celui de Gonée Thiam, fille de Aminata Benga, l’épouse de Birama Chiam, née durant la traversée de Dakar à Marseille , baptême qui se déroule selon le rite musulman. Renommée Marie-Rozet Chiam, son parrain n’est autre qu’Auguste Rozet et sa marraine, l’épouse de ce dernier . Ce baptême sert de prétexte pour attirer un public nombreux. Il nécessite en outre le sacrifice d’un mouton . La cérémonie suscite tout de même des réactions négatives parce qu’il s’agit d’un rite païen . Mais cela ne nuit guère à son succès. L’avantage recherché par les organisateurs dans cet événement, c’est la possibilité d’encaisser un billet d’entrée spécial fixé, en l’occurrence, à 2 francs .

Deux autres naissances ont lieu au Village, ceux d’un garçon et d’une fille inscrits au registre des naissances de Plainpalais . Les journaux ne sont pas très au clair à ce sujet. Ils annoncent  tantôt la naissance de deux filles, tantôt la naissance simultanée d’un garçon et d’une fille quand ils ne font pas tout simplement l’amalgame entre baptêmes et naissances. Un enfant est, semble-t-il, aussi né durant le voyage de retour . En revanche, ce que la presse retient souvent, c’est le fait qu’il s’agit de l’arrivée d’étrangers nés sur sol genevois : «On avait baptisé jeudi dans la mosquée une petite fillette née en route et inscrite à l’état-civil de Genève. Mais qu’on ne s’impatiente pas, l’office d’état-civil n’en a pas fini ; d’après ce que j’ai vu, ce ne sera pas la dernière, il y aura sous peu de nombreuses inscriptions à faire, de nouveaux enfants de Genève à enregistrer. Feu Antoine Carteret, si prudent avec les naturalisations, s’écrierait, s’il était encore sur cette terre de misère : “Trop de Noirs !”»

D’autres fêtes religieuses attirent le public. Celle dite du «Tabaski»  d’abord, à l’occasion de laquelle quatre moutons sont égorgés. Suite à l’intervention de la Société protectrice des animaux, cela ne se produit désormais plus en spectacle . Dernières réjouissances enfin, celles qui marquent le début de l’année du calendrier musulman . Ces fêtes sont agrémentées de musique, de danses, de chants, de flambeaux, de tir à l’arbalète, de courses, de fantaisies équestres et de luttes. Un décès est à déplorer durant toute la durée de l’Exposition, celui du jeune Ibraïma Tiame, fils de Benda Tiame et de Arwa Tiame, âgé de 22 ans et originaire de Gambie . Sa mort survient le dimanche 23 août 1896 à 6 heures du matin de myocardite, selon l’acte officiel ; de phtisie, selon la «Tribune de Genève»  ; des suites d’une maladie contractée durant la traversée de Dakar à Marseille, maladie «heureusement peu douloureuse», selon d’autres journaux. Parce que le jeune Africain a réussi à éviter la visite médicale du départ, il est soigné seulement dès son arrivée à Genève, à l’Hôpital cantonal, où il reçoit régulièrement les visites de ses compatriotes . Ce sont ces derniers qui procèdent à la toilette du mort. L’enterrement a lieu le mardi 25 août 1896 au cimetière de St-Georges de Genève, avec un corbillard, suivi de 5 voitures fermées comprenant les marabouts et une vingtaine de personnes en tout. Une couronne de fleurs offerte par M. Rozet est déposée sur le cercueil. Le défunt est enseveli dans une tombe individuelle sur laquelle est dressée un petit tumulus dont chaque Africain prélève une poignée de terre pour l’apporter à la sœur du disparu, restée en Afrique. Les journaux décrivent ce rite dans un style ethnographique. L’oncle d’Ibraïma, qui n’est autre que Jean Thiam, commande un monument funéraire à la maison Henneberg pour le ramener en Afrique . En souvenir du jeune homme, trois jours et dix jours après sa mort, on distribue un repas aux enfants du Village, repas fait de morceaux mélangés avec une pâte et du couscous.

c) La vie quotidienne et ses péripéties

L’état sanitaire général des Noirs dès leur embarquement est un souci pour les organisateurs : «A remarquer en passant qu’avant de monter à bord du Béarn qui devait les amener en Europe, ils ont été vaccinés avec le vaccin Haccius de Lancy , sage précaution mais opération qui n’a pas paru leur plaire outre mesure.» Une fois sur place, il semble que l’on se préoccupe tout autant de cette question, à lire le rapport du médecin-chef Dr Wyss à Monsieur Cartier, Directeur général de l’Exposition nationale dans sa lettre du 5 mai 1896 . On sait en outre que la troupe reçoit la visite des médecins 3 fois par jour . Il appert, selon les sources officielles, que ces derniers n’ont jamais dû intervenir sur toute la durée de l’exhibition, sauf pour 3 danseuses javanaises souffrant de panaris . Cela semble exact, mais des docteurs non mandatés par l’Exposition sont sollicités, si l’on se réfère à la notice historique faite par Eugène Revillod sur l’hôpital Gourgas :

«L’année de l’Exposition nationale, 1896, Gourgas a eu un voisinage plutôt désagréable : le village nègre était séparé de son jardin par
une simple cloison de planches. Nous avons eu, en revanche, l’occasion de donner des soins à quelques négrillons, ce qui n’a pas manqué
d’intéresser et d’amuser les médecins, les infirmières et surtout les enfants blancs en séjour à Gourgas.» Il faut relever ici combien les contacts directs avec les Africains sont imprégnés de représentations et de stéréotypes. Sur toute la saison, le climat n’est pas favorable. Les Africains souffrent assez souvent du froid, c’est pourquoi on leur distribue des couvertures militaires . Le jour du départ, avec l’apparition de la neige, on relève encore ce fait . Il semble aussi que le public se soit ému de cette situation.

Il n’y a pas que des cérémonies religieuses chez les Africains du Parc de Plaisance. On y organise des luttes, notamment contre les 3 champions turcs Yousouff, Ibrahim et Kara Ahmet du palais impérial de Constantinople . Cette activité est un sport à la mode à l’époque, comme la boxe, où on s’intéresse au plus haut point de savoir si les champions blancs prennent le dessus sur les champions de couleur, censés être investis d’une force quasi-animale . Un spectacle de prestidigitation est organisé dans l’enceinte du Village à deux reprises . Fait intéressant, plus que l’association, discutable d’ailleurs, entre l’endroit même et la magie, c’est ce que les organisateurs imaginent laisser comme impression aux Noirs : «[…] on peut prévoir que l’attrait sera encore augmenté par la surprise qu’éprouveront les enfants du pays du soleil, toujours enclins à attribuer à un pouvoir surnaturelle [sic], ce que leur intelligence modérée ne leur permet pas de comprendre.»

On se rend compte aussi qu’il s’agit de rentabiliser à tout prix l’exhibition. La Direction imagine alors un nouveau moyen susceptible de remplir les tiroirs de la caisse. On laisse la possibilité de se faire prendre en photo, entouré par quelques membres de la troupe pour la somme, peu modique, de 3 francs . Cette idée, confiée au talent et au savoir-faire du photographe Antoine Chevalley, auteur de la série des photographies officielles, rencontre un vif succès .

Les sources se tarissent lorsqu’on cherche à connaître les activités de la troupe en dehors de celles classiques propres au village. Un lecteur raconte l’épisode suivant : «Dimanche dernier, me trouvant au village nègre en compagnie de quelques amis de N[e]uchâtel, un de ces derniers crut bien faire d’offrir à un jeune nègre de 15 ans, qui avait pris place avec nous, au restaurant de ce village, une chope de bière où [sic], s’il le préférait, un verre de vin.» Le jeune noir en question refuse de boire de l’alcool en raison de sa religion et trinque avec plaisir de l’eau. Les Neuchâtelois tentent la même expérience, sans succès, auprès d’un bambin qu’ils estiment être âgé de 3 à 4 ans. Le lecteur explique encore qu’une maman, soupçonnant trouver de l’alcool dans un bonbon à la menthe donné à son enfant par une spectatrice, le lui arrache, le goûte et le crache avec dédain. Êtres inférieurs, ces Noirs étonnent pourtant par leur modération à un moment du siècle où la lutte antialcoolique est vive dans nos contrées. D’ailleurs, malgré tout ce que la bizarrerie autorise, on est très à cheval sur la moralité qui, d’après la presse, n’est jamais transgressée par les Africains . Ce témoin ne conclut-il pas : «C’est une leçon pour des chrétiens !» .

Je tiens à révéler un fait important pour lequel il est rare d’avoir des traces écrites. Les habitants du village ne sont pas vraiment considérés comme des animaux en cage : il n’y a pas, je l’ai mentionné, de grilles séparant spectateurs et indigènes. Si les membres de la troupe peuvent sortir de l’enceinte, c’est avec certaines restrictions. Ils ne doivent pas être trop en contact avec la vie européenne : on a peur, certes, qu’au moment du départ, ils refusent de rentrer chez eux, comme on le voit plus loin. Cependant, la raison principale de les autoriser à sortir de temps à autre, c’est que les Africains sont des supports de publicité vivants. A deux reprises en tout cas, des membres de la tribu de Plainpalais se sont rendus à des spectacles. Voilà ce que rapporte un journal local genevois : «Les nègres du Village noir ne se refusent rien : Lundi soir, au théâtre, à la représentation de Guillaume Tell, on en voyait une douzaine qui se prélassaient aux fauteuils de première galerie, prêtant la plus grande attention au spectacle qui se déroulait devant leurs yeux émerveillés. Et ne pas croire que ces bons noirs avaient été gratuitement invités à entendre la musique de Rossini. Ces messieurs avaient parfaitement payé leurs places aux contrôle [sic]. Par ce temps de décavage universel le métier de nègre a du bon !»

«On les voit toujours au théâtre, au Kursaal, où mardi soir ils faisaient un tapage inouï et se livraient même à des exhibitions ultranaturalistes.». Dernier stéréotype, mais de loin le plus fréquent — la presse en parle abondamment —, c’est la mendicité propre à ces «nègres» qui ne cessent de réclamer des «sous» aux visiteurs . Quelques journaux mentionnent comment ces derniers pratiquent l’aumône de manière originale, c’est-à-dire en jetant les piécettes dans le bassin pour voir les jeunes noirs plonger en les ramenant dans leur bouche Des quotidiens alémaniques se plaignent ouvertement de cet acharnement à quémander, ce qui fait réagir la direction du village. On ignore si elle arrive à se faire respecter par la suite et par quels moyens , vu la permanence de cette attitude, relevée encore lors de la fermeture.

A la fin de l’Exposition, le moment du départ suscite encore de la curiosité . Les rumeurs vont alors bon train au sujet d’éventuelles idylles nouées durant la durée de la manifestation. On remarque là aussi à quel point les stéréotypes sont fortement ancrés. Les hommes noirs auraient réussi à séduire des femmes blanches — l’inverse est impossible, selon les codes sociaux et moraux de l’époque — et les auraient mariées , ou projetteraient de réaliser d’autres rêves . Pire, ils refuseraient de quitter la Suisse. Rien n’est plus faux, pourtant, en tout cas en ce qui concerne les mariages . On rit aussi de leurs bagages qualifiés d’hétéroclites, on stigmatise encore une fois l’appât du gain en mentionnant combien les Africains rentrent les poches pleines . Mais quitter l’Exposition se fait avec moins de faste que d’y entrer: deux trains à voies étroites conduisent la troupe à la gare de Cornavin.

d) La révolte des Africains et la fuite du Directeur

A la lecture des paragraphes qui précèdent, hormis le décès du jeune Ibraïma, on pourrait croire que la vie du village se déroule dans des conditions classiques de l’époque, selon les modalités que conditionnent la curiosité et les pratiques courantes et connues en Europe pour ce genre de manifestations. Je dois relever ici que rien n’est moins vrai. La vie du village noir est bouleversée à deux reprises, ce qui est d’une importance majeure. Il s’agit du renvoi du chef de la tribu qui engendre un mouvement, qualifié de révolte ou, plus rarement, de grève, et de la fuite du directeur Alexandre, que le Comité central poursuit en justice.

La «révolte» des Africains exhibés à Genève est un fait unique dans l’histoire. Certes, des bagarres ont lieu parfois entre spectateurs et indigènes, ou entre indigènes . Les cas d’abandon ou de fuite des responsables sont, hélas, plus fréquents . Il est difficile de trouver des traces de cet épisode dans les archives. On peut admettre qu’il s’agit d’un incident qu’on a préféré oublier sans tenir un quelconque procès-verbal. Le recoupement de plusieurs journaux suffit toutefois à rendre l’affaire plus compréhensible . Le chef de la troupe qui sert également d’interprète — nommé Byram-Sassoum dans la presse — est renvoyé illico presto en direction de Marseille avec sa famille, 9 personnes en tout, le lundi après-midi 11 mai 1896. Il semble, sans avoir la preuve formelle, qu’un dossier de la police de Lyon fait état d’actes délictueux de sa part et que cela soit transmis à la police genevoise . D’autres traces expliquent que des différends opposent l’Africain au directeur Alexandre. Ce dernier convoque le chef noir devant le commissaire de police Aubert pour une explication, puis décide de le rapatrier au Sénégal, accompagné d’un agent de la sûreté. Le groupe quitte le village à 5 heures de l’après-midi.

Après 2 heures d’attente, les habitants, ne voyant rentrer  ni leur chef, ni leur directeur, décident de plier bagages. Les femmes pleurent beaucoup, car tout le monde pense avec elles que Byram-Sassum a été condamné à mort et exécuté. Sur ce, pour empêcher leur départ, arrive la police de l’Exposition, police assistée peu après du maire de Plainpalais, Mr Page, et de Rozet. En attendant le retour d’Alexandre, ces derniers tentent, avec Aubert, de rassurer les Noirs, par le biais de ceux qui comprennent un peu de français. Peu après,l’incident est clos, un des chefs noirs donne au commissaire une pièce de 2 francs «en signe de respect et de soumission» et les Africains reçoivent de la limonade.

Ce qui étonne dans cet événement particulier, c’est d’abord l’énorme impact donné à une affaire somme toute secondaire, pour ne pas dire banale. Si on se place dans le contexte de l’époque, cela s’explique assez facilement. Les indigènes traînent derrière eux une réputation d’insoumis et la «pacification» n’est pas encore achevée partout en Afrique. Chassez le naturel, il revient en s’insurgeant. Une petite frayeur secoue les responsables lorsque le village se vide et prépare ses bagages. Comment est-ce possible en effet ? Les contemporains ne peuvent pas comprendre cela, puisque tout l’incident repose sur un quiproquo, c’est-à-dire sur l’incompréhension totale qui tisse la relation entre les Africains et les Suisses en visite à l’Exposition.

Preuve en est le second incident qui ne causera aucune réaction de la sorte. Quand, le 25 juillet 1896, la justice procède au séquestre des sommes d’argent déposées au Village noir et des recettes journalières, Alexandre est en fuite et abandonne la troupe sans demander son reste . Auguste Rozet prend en charge la suite de l’exhibition, comme on l’a vu. Le Comité central se plaint de ne pas être parvenu à encaisser les sommes dues pour le loyer. Alexandre rétorque que le prix du terrain doit être celui pratiqué pour une foire. Il perd la cause le lundi 28 septembre 1896 et est condamné à verser à l’Exposition nationale — qui n’est pas une foire, précise le procès-verbal — la somme de 23'333 francs 35 centimes et 5% d’intérêts courant depuis le 6 juillet . Alexandre connaît d’autres déboires juridiques avec Rozet, associé aux 3 chefs de tribus du village  — démêlés où il est encore déclaré perdant — ou avec le photographe Boissonnas  — dans ce cas, il a la possibilité de respecter son contrat dans un délai fixé par le tribunal.

e) Les progrès de la science grâce aux indigènes du Village

Mais l’élément le plus important qui permet de répondre déjà en partie du moins à la question posée en début de ce texte, c’est la conférence donnée par Emile Yung, anthropologue à Genève, à partir de sujets vivant au Village. Cet événement montre à lui seul à quel point le monde scientifique suisse de l’époque est subjugué par l’exhibition de personnes venues de très loin, au point d’en perdre ses repères et, surtout, son sens critique.

Annoncée par les journaux  et intitulée «Caractéristiques anthropologiques de la race nigritique étudiées sur quelques-uns de ses représentants du Soudan occidental — Parenté de cette race avec les autres nègres africains, sa distribution géographique», cette conférence, coûte 2 francs par personne et est donnée le 11 juillet 1896 à 17 heures au Pavillon Raoul Pictet. La salle est comble. Le professeur est accueilli par des «bravos prolongés». Au pied de la chaire, «quinze nègres, hommes, femmes et enfants, choisi par le conférencier dans les différentes tribus du village nègre». Le silence se fait dès que la voix «indécise, mais insinuante, persuasive» de Yung se fait entendre. Alors commence une succession de considérations dites scientifiques que je résume ici : la peau d’abord — une paume d’un individu est comparée, «par facétie», à celle d’un «Nègre de Carouge» —, puis la tête et le volume crânien— à l’aide d’un crâne d’un Genevois et d’un crâne de nègre, Yung rappelle les théories du Français Paul Broca et raconte sa rencontre avec Quatrefages, signalant au passage que les indigènes du village sont assez intelligents, car leur volume est légèrement inférieur à celui des Blancs —, ensuite le pied — la «démarche ballottante» de l’Africain est causée par l’appui sur la partie externe et non interne de la plante du pied —, et, enfin, le nez et les cheveux — «crépus, lisses, “en vadrouille”». On croit rêver à la lecture de ce résumé qui ne rencontre, pourtant, que l’approbation et les éloges des auditeurs présents. Notons encore que la conférence se termine par «la présentation de différents types, les uns fort complaisants, d’autres un peu ennuyés et intimidés. Un marabout, un pâtre de zébus, un vieillard de 82 ans, un enfant à la mamelle et divers types pris dans toutes les professions.» .

C’est ici que l’on touche un point fondamental de la démonstration. C’est avec cette conférence que l’on scelle l’«union sacrée» entre le monde scientifique et le système de stéréotypes en vigueur à l’époque. Le grand public ne peut mettre en cause le discours savant, puisqu’il est détenteur de la vérité. On l’approuve, sans esprit critique ni recul. Mieux : avec la même conviction, on forme et conforme les enseignants, car on sait que la courroie de la transmission du savoir passe par eux. Or, on constate avec effroi, par la distance temporelle qui facilite aujourd’hui la réflexion, combien le message des anthropologues et des ethnologues est constellé de représentations. Le “zoo humain” est une réponse satisfaisant la curiosité du quidam, mais aussi — ce qui est plus grave — celle du scientifique. Le stéréotype y apparaît ainsi dans toute sa splendeur.

Le Village noir de 1925 du «6e Comptoir suisse et 1ère Foire internationale des produits coloniaux et exotiques». Sur cette exhibition, moins de sources disponibles donc moins de choses connues . L’idée du village revient à un seul homme, Henri Muret, ingénieur de formation, fondateur en 1919 du Bureau industriel suisse, puis vice-président et président (1939-1945) de l’Office suisse d’expansion commerciale (OSEC). Muret est le premier directeur du Comptoir suisse en 1919 et fondateur de la 1ère Foire internationale des produits coloniaux et exotiques — appelée souvent 1ère Foire coloniale — à Lausanne . Ce dernier est poursuivi par une pensée récurrente, celle de développer le commerce suisse à l’étranger. Selon lui, la Suisse est victime de la crise. Elle connaît le chômage de manière chronique et son attitude craintive la pousse vers un isolement inexorablement fatal et vers la dénationalisation, par la fuite incontrôlée de ses ressortissants sous des cieux plus cléments . Mais Henri Muret est convaincu que le salut vient de l’utilisation de la propagande et de celle des Suisses de l’étranger, véritables relais de l’Etat fédéral, trop faible pour dynamiser l’économie .

Vu les circonstances liées à l’organisation, Muret propose de prolonger le Comptoir et d’éviter un déficit en faisant d’«une pierre, deux coups» : sauver ce qui peut l’être au niveau financier et promouvoir ses idées grâce à une stratégie convaincante. Ainsi, un village noir est mis sur pied avec un objectif  on ne peut plus clair comme l’indique le livret de présentation : «La présentation du village a donc, outre le but attractif, une raison documentaire, et de propagande commerciale puisqu’elle peut permettre à notre commerce et à notre industrie de susciter des besoins chez les peuplades de l’Afrique de façon à les inciter à produire davantage.»

70 ressortissants de la Guinée et du Sénégal, des Foulas, arrivent le jeudi 25 juin à 16h20 par Vallorbe. Leur transfert de la gare sur le site du Comptoir à Beaulieu est organisé avec 2 bus et cela suscite la curiosité des badauds . La troupe s’installe dans le village baptisé «Tibidabo», d’une surface de 1'500 mètres carrés, qui est conçu selon un plan bien précis, sur lequel figurent les fonctions des habitations.

C’est la Direction du Comptoir qui assure la construction, le logement et l’entretien. Elle gère elle-même les entrées. Fait rarissime, le contrat est signé pour une durée de 3 mois, avec une convention d’octroyer à un tiers le droit d’exhibition, une fois la manifestation de Lausanne terminée. Les Africains s’installent et l’ouverture du village a lieu en même temps que celle des stands le samedi 27 juin 1925. Il reste accessible au public 4 jours de plus après la fermeture fixée au 26 juillet . Le site est accolé à la halle des produits exotiques à Beaulieu. Pour accéder au village, il faut longer une palissade de chaume, puis on entre en débouchant sur une place, bordée d’un petit  bassin d’eau, le tout dominé par une mosquée. De cette troupe, on ne connaît que le nom de 3 personnages importants : le «grand chef» Prosper Seck, le chef des Foulas, majoritaires dans la troupe , Mamadou Diallo et le marabout Madiap Seck . Les Africains sont recrutés par Monsieur Fleury Tournier, un ancien combattant blessé de la grande guerre. Les contrats d’engagements précisent dans les moindres détails les sommes qui lui reviennent .

Vu la durée du séjour, on a peu de détails sur ce qui se passe au village. Des danses y sont données ainsi que la fête du «Tabaski», le 10e jour du mois . Un agent de police lausannois est responsable du bon ordre et quelques ouvriers passent de temps à autre. Le public se mélange aux habitants à en croire les rares clichés qui nous sont parvenus. Il n’y a semble-t-il pas d’incident à relever durant l’exhibition de Lausanne. Le départ des Africains suscite peu de curiosité et rien ne transpire dans les journaux consultés, si ce n’est, l’apparition d’une nouvelle idylle, à en croire le policier de faction, qui complète ce que le journaliste de la «Feuille d’Avis de Lausanne» a remarqué lors de sa visite . La troupe est attendue ensuite à Berne, à Bâle au jardin zoologique, et à Zurich. Bâle étant déjà occupé par une troupe de Cinghalais , Berne et le Comité de l’Exposition d’agriculture signifiant leur refus, la ville de Zurich, par le biais de sa police, n’autorisant pas l’ouverture d’un site, c’est la commune d’Alstetten qui accueille les Sénégalais jusqu’au 25 septembre 1925. Suite au mauvais temps et à la qualité médiocre de la nourriture, il y aura deux victimes atteintes de béribéri .

Un bilan de similitudes et de différences

Il est possible à l’examen des sources et des faits rassemblés ici de tenter une analyse sous la forme d’un bilan comparatif. On se rend compte que les différences sont nombreuses, mais qu’elles ne sont que de façade. Les points communs, en revanche, moins apparents certes, contribuent à la connaissance de la construction de l’imaginaire colonial suisse, truffé de stéréotypes et de représentations et livrent de frappantes régularités. L’avantage de cette comparaison réside aussi dans la possibilité d’étudier le phénomène sur une longue durée. Si le village de 1896 correspond encore à l’ébauche de ce qui devient un phénomène de mode à travers l’Occident, celui de 1925, au contraire, figure parmi les constructions les plus tardives.

Il faut commencer par les différences. Les buts de l’exhibition ne sont pas tout à fait les mêmes : le premier village doit en priorité divertir, le second informer et convertir. Le cadre conditionne ensuite la taille de la troupe et la durée de l’exhibition. Ce dernier facteur explique aussi pourquoi les sources varient en abondance, en diversité et en qualité. Au prime abord, l’Exposition de 1896 n’est pas la Foire de 1925.

Le contexte aussi a changé : la Première Guerre mondiale constitue une coupure importante dans l’histoire des “zoos humains”. Des
 soldats venus des quatre coins de l’Afrique combattent en Europe. On glorifie la «pacification» et les conquêtes dans les années 30, ce qui modifie le message par rapport à celui d’avant 1914. A la tête de territoires réunis désormais en Empires, les métropoles consolident leurs conquêtes. On consacre définitivement l’union du colonial et du colonisé. La Suisse a du retard, certes, parce qu’elle suit indirectement les événements. Ses ressources se limitent au seul axe où elle peut se risquer, c’est-à-dire l’économie, et c’est là le lieu privilégié de son impérialisme . Mais l’idée coloniale l’accompagne toujours. Les supports changent aussi. Encore balbutiante en 1896, la technologie du cinéma se modernise pour la propagande de 1925. 15 films sur les colonies ou les produits exotiques sont projetés dans une salle de 400 places . A défaut d’une Exposition coloniale suisse, ce sont encore les cirques et les jardins zoologiques qui offrent ce genre de spectacle, même après 1930 . Cela laisse perplexe.

Passons aux similitudes. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est de voir avec quelle constance et quelle permanence, les représentations sur les Africains traversent toute la période. D’abord, parce que les organisateurs sont de la même trempe : ceux de 1896 veulent rassembler la nation en un lieu et les responsables du Comptoir sont avant tout des industriels et des commerçants, pour lesquels l’intérêt national est prioritaire. Mais l’important pour chacun, c’est de créer un déclic dans la tête du spectateur pour qu’il devienne un
consommateur ouvert à la nouveauté. Tous les moyens sont bons — le “zoo humain” y compris — pour obtenir cette conversion, à la condition, si possible, d’éviter le déficit.

La structure du village ne change quasiment pas d’une exhibition à l’autre. On construit un décor le plus réaliste qui soit, bien qu’il s’agisse d’une construction éphémère et factice. La méprise qui piège le spectateur, c’est qu’il croit observer d’authentiques Africains, et non des «acteurs» d’une «troupe d’indigènes». L’amalgame entre réalité et fiction naît parce que le visiteur peut s’immiscer dans le décor et participer à la pièce jouée. De plus, sublime artifice, le spectacle proposé est la vie ordinaire d’individus venus d’ailleurs. Ils sont exhibés non seulement pour ce qu’ils font, mais aussi, et surtout, parce (par ce) qu’ils sont. On paie pour voir des êtres humains dont l’existence en soi est source de différences. A Genève, un dimanche de septembre, 4'000 personnes visitent le village noir . C’est un succès populaire commun à toute l’Europe :

«A croire les Français en manque de sensations fortes à une époque qu’ils ont pourtant eux-mêmes qualifiés de “belle époque” :
l’engouement pour les “villages nègres” ira croissant […] sans que l’on sache près d’un siècle plus tard si cette frénésie correspondait à une soif de découverte, à un sordide besoin de voyeurisme ou encore à une morbide pulsion de pathologie collective.»

Aujourd’hui, la mémoire ne garde que les traces des archives et des souvenirs individuels. Seules les images, sous forme d’affiches, de rares photographies et d’extraits de journaux, nous renvoient des bribes de ce qui n’est qu’un épisode étrange du passé. C’est paradoxal en comparaison de la vive et massive curiosité des contemporains.

Cette vaste mise en scène aide, enfin, à trancher la question posée : le “zoo humain” est-il un simple objet de curiosité populaire ou un instrument de propagande coloniale ? Je suis tenté de répondre spontanément que c’est à la fois l’un et l’autre. Il faut cependant regarder l’ensemble de la thématique dans toute sa complexité. En fait, cette exhibition est le fruit de la pensée coloniale, qu’on le veuille ou non. La construction de l’Autre autour de stéréotypes, le tout planté dans un décor de carton-pâte et de palmiers en pot, est un spectacle qui ressemble tellement à la réalité que l’illusion triomphe au détriment de la vérité. Comme toute la vision de l’Afrique et des Africains est faussée dès le départ, on comprend pourquoi les esprits scientifiques fixent la norme et valident le stéréotype. Ils pèsent de tout leur poids dans l’élaboration des représentations sur l’altérité.

En Suisse, le «village nègre», c’est aussi la façade d’une propagande économique, teintée de fantasmes coloniaux non réalisés. C’est un imaginaire colonial de frustration. Il manque une volonté politique fédérale d’expansion territoriale. La création d’un Empire est une idée irréalisable et dépassée. Enfin, la nostalgie de gérer des colonies de peuplement  interdit l’expression de tout autre projet. Mais surtout, la Suisse arrive trop tard dans un monde déjà occupé à rentabiliser ses possessions. Notre pays cultive donc ce qu’il ne peut acquérir, un imaginaire exotique et idéalisé, qui perdure au-delà des mouvements de décolonisation.

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