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Analyse et réflexion

Vient de paraître: "Epurations ethniques en RDCongo (1991 – 1995 : la question Luba-Kasaï)", présenté par RICH NGAPI

Y aurait-il une question kasaïenne ou simplement luba en République démocratique du Congo ? Ce nouveau livre de Kabongo Malu le suggérerait tant il aborde d’une manière ambitieuse un problème aussi sensible que celui des épurations ethniques du régime mobutiste. Au-delà d’une simple narration des dramatiques événements du Katanga de triste mémoire, l’auteur se propose, dans un style assez particulier, de cristalliser une opinion que d’aucuns rangeraient dans des oubliettes en ce moment de refondation de la nation congolaise.

Qu’est-ce qui s’est passé au Katanga, de septembre 1991 à septembre 1995 ? La réponse à cette question se trouve dans les termes employés pour décrire les actes commis dans cette province du Sud-Est du Congo, pendant cette période, à savoir : « L’épuration ethnique ».

Les événements du Katanga au cours des années folles de la démocratisation congolaise sont au cœur du récit d’Emmanuel Kabongo Malu qui raconte l’histoire de l’hostilité de certains acteurs politiques congolais à l’idée d’un Congo républicain et démocratique. « Sans nul doute, ce qui s’est passé au Katanga, cinq ans durant, est une véritable épuration ethnique visant le peuple Luba du Kasaï, avec intentions malveillantes de confinement territorial ».

Comme l’écrit le professeur Biyoya Makutu dans sa préface, cette hostilité – qui inventa son piège déjà en 1960 dans les massacres de Bakwanga – aurait confié à la terre katangaise cette lugubre vocation de douloureux dénouements des ambitions rivales. « Mobutu et Tshisekedi connaissaient l’existence de ce piège ainsi que le rôle instrumental des politiques katangais », écrit-il.

Dans une sorte de « sociologie de l’agonie d’un régime décadent », Kabongo Malu (nous) livre les secrets d’une République en crise d’identité. Les épurations ethniques qui ramènent à la vie la question non philosophique de baluba du Kasaï à l’intérieur des frontières nationales servent de prétexte à cet écrivain prolixe pour révéler au monde les caractéristiques de l’autre face, de la face cachée de l’exception congolaise.

LA NUIT DE LONGS COUTEAUX

En effet, l’auteur ne fait pas de la spéculation. Il part des faits vécus. Et, les faits, il en existe sur ce qu’il qualifie de « la nuit de longs couteaux ». C’est la chronique d’une épuration longuement préparée, selon les termes de Kibassa Maliba, président de l’UDPS à l’époque, dans son message aux refoulés kasaïens en date du 28 septembre 1994, date considérée comme journée commémorative du départ forcé des Kasaïens du Katanga. Pour Kibassa, « l’épuration ethnique a été l’œuvre du dictateur Mobutu ainsi que de deux hommes de main, tous sanguinaires, originaires du Katanga ».

C’est en effet, au mois de septembre 1991, parallèlement aux pillages généralisés du 21, 22, 23, que, selon l’auteur, le sieur Kyungu entreprit ses exactions meurtrières sur les Kasaïens à Luena, suivi de Bukama, Fungurume… « Ces premiers gages de leader séparatiste katangais à son allié Mobutu lui vaudront la nomination au poste de gouverneur du Katanga avec des pouvoirs exceptionnels en novembre 1991 », écrit-il.

Mais, l’épuration jusque-là rampante, prend de l’ampleur avec l’élection d’Etienne Tshisekedi au poste de Premier ministre par la Conférence nationale souveraine (CNS) dans la nuit du 14 au 15 août 1992. « La grande épuration avait pour but de créer suffisamment de désordre pour empêcher Etienne Tshisekedi, revenu au pouvoir par le vote majoritaire à la CNS, de gérer le pays et surtout le Katanga ». Ainsi, l’épuration ethnique fut-elle annoncée par Jean de Dieu Nguz a Karl-I-Bond, lui-même, le Premier ministre déchu par la CNS.

MULUBA AU KATANGA : ETRANGER OU ORIGINAIRE ?

« La connaissance de l’histoire locale doit permettre aux Africains de raffermir leur sentiment d’appartenance à la patrie et de dessiner des identités collectives plus assumées », aimait dire Cheik Anta Diop. Mais l’auteur de cet ouvrage est persuadé que l’histoire, au Katanga, a été mutilée, renversée et redessinée par des idéologues au gré de leurs intérêts liés exclusivement à l’accès direct au pouvoir.

A cet effet, l’auteur partage l’avis de grands chercheurs comme Crawford Young, Coquery-Vidrovitch, Mabika-Kalanda et Elykia Mbokolo, selon lequel « la colonisation belge a plutôt créé ou suscité des tribus et des ethnies, le tribalisme et l’ethnicité ». Exemple, dans la rubrique « Ne pas confondre de la revue congolaise illustrée » du n° 10, octobre 1960, on peut lire : « Les baluba d’Albert Kalonji avec les baluba de la Balubakat. Ces derniers s’adonnent fréquemment au chanvre ».

Cette ethnologie séparatiste sera poussée à la limite par les manipulateurs congolais qui établissent des distinctions culturelles nettes entre les Baluba du Katanga (Balubakat), c’est-à-dire les Luba Shankadi, et les Luba Lubilanji (Kasaï), les Lulua, les uns parlant le Kiluba et les autres le Ciluba, brisant ainsi, à peu de frais, l’unicité historique de l’Empire Luba datant du XIIIème siècle, situé dans le pourtour du lac Bolya (Kalemie) et qui fit son expansion jusque dans la région de l’entre-Lubilanji-Mbuji-Mayi et Lubi, dans la deuxième moitié du XVIIème siècle !

Selon plusieurs sources, cette hétérogénéité devait justifier le séparatisme récurrent au Katanga et les exactions subies par les Luba Kasaï traités d’étrangers dans le Sud-Est du Congo. …AUX KASAÏENS ET AUX KATANGAIS

Ce livre qu’Emmanuel Kabongo écrit avec son cœur n’est pas une œuvre d’historien. C’est un journaliste politique passionné qui rassemble les données et les livre à l’opinion. De crainte que tout croule ou s’écroule sous le poids d’une histoire tourmentée, il s’adresse d’abord aux Kasaïens et aux Katangais ; il n’en fait pas une question en soi ; il expose un dilemme, celui des ravages de l’amour du pouvoir pour le pouvoir. « Son ton et certains de ses accents seraient compréhensibles et ceux qui les trouveront excentrés devraient l’en excuser », prévient le préfacier.

Après avoir parcouru cet ouvrage, le lecteur, si cela l’amuse, devra fournir un effort de compréhension de ce qui convient d’être appelé « Le drame kasaïen ». De la sorte, il faudra un jour répondre à la question de savoir pourquoi les Baluba du Kasaï et les Katangais se haïssent-ils ? Pourquoi de cette haine réciproque, fruit de la manipulation des hommes politiques, ne naît pas une dynamique politique indicatrice de vraies et bonnes tendances d’une autre histoire politique plus responsable ? Et comment ces frères ennemis paraissent-ils en définitive plus comme les instruments d’une histoire qui leur échappe ?

Emmanuel Kabongo Malu, Epurations ethniques en RDCongo

(1991 – 1995 : la question Luba-Kasaï), Paris, Edition L’Harmattan, 1997, 207 p.

Emmanuel Kabongo Malu est né en 1957. Analyste politique, rédacteur en chef et directeur de rédaction du quotidien congolais (RDC) Le Potentiel (1990 à 2000). Il fait ses adieux au journalisme actif en publiant en 2000 le sévère réquisitoire contre le régime Mobutu : Les criminels ont-ils des leçons à donner ? Expert des médias à la coopération technique belge, à la haute autorité des médias et à l’APEFE. Doctorant en Philosophie politique et philosophie des sciences aux facultés catholiques de Kinshasa et en Communication (IFASIC)

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