Congoforum Congoforum


News
Analyse et réflexion
Coopération
Economie
Fiche du Congo
Fiche de la Belgique
Développement
Interviews
Liens

Histoire

La Table ronde s’ouvrait à Bruxelles le 20 janvier 1960 (Le Potentiel)

Après le sanglant big-bang de la Place Ymca, le 4 janvier 1959, le processus de décolonisation du Congo-Belge va prendre un brusque coup d’accélérateur. La Belgique, qui n’était pas préparée à ce douloureux challenge, va plus subir les événements, que les contrôler. Contrairement à la recommandation du jeune Roi Baudouin le 13 janvier 1959, il y aura énormément « d’atermoiements funestes » et de « précipitations inconsidérées » qui conduiront, une année après, à la Table ronde de Bruxelles, tenue du 20 janvier au 20 février 1960.


Deux certificats seront établis : celui du décès du Congo-Belge et celui de naissance de la République du Congo. Le 20 janvier 1960, le Premier ministre belge Eyskens ouvrait au palais des Congrès à Bruxelles, le forum belgo-congolais devant baliser la voie à l’indépendance de l’ex « 10ème province de la Belgique », l’ancienne colonie tranquille.

A en croire Charles-André Gilis, « en Belgique, les événements du 4 janvier 1959 provoquent une sorte d’effondrement. D’un coup, c’est tout le Congo dream, le grand rêve belge d’une colonie modèle et harmonieuse qui s’écroule brutalement ». La Belgique officielle réagit dans un parfait désordre ; après un flottement très perceptible, c’est le Parlement qui se réunit quatre jours après, le 8 janvier, à l’occasion d’une séance chaotique, où tous les partis politiques fuyaient leurs responsabilités.

Le journal Le Soir parlera d’ « une assemblée désorientée, avec des députés comme frappés d’impuissance devant l’ampleur du problème à résoudre ». Le Parlement va décider l’envoi dans la colonie d’une Commission parlementaire, presque inutile, qui débarque au Congo le 14 janvier. Donc, au lendemain de la déclaration gouvernementale du 13 janvier 1959, qui a sa petite histoire.

MESSAGE DU ROI

Cette déclaration gouvernementale sur la future politique belge au Congo-Belge était prévue depuis la fin de 1958, mais les événements du 4 janvier 1959 vont lui donner une dimension dramatique. Le ministre des Colonies Van Hemelrijck estimait en âme et conscience que la Belgique devait annoncer clairement sa résolution d’accorder l’indépendance à sa colonie. Malheureusement, plusieurs ministres belges font sur lui une pression démentielle pour ne pas utiliser le mot « indépendance » dans la Déclaration prévue pour le 13 janvier. Le ministre des Colonies menacera même de déposer sa démission auprès du premier ministre Gaston Eyskens.

Ce dernier, qui épousait déjà les vues progressistes de son ministre des Colonies, va avertir le Roi Baudouin des difficultés rencontrées par Van Hemebrijck auprès d’un noyau dur des ministres ultra-conservateurs conduits par le vice-Premier ministre libéral Albert Lilar (qui, curieusement, présidera plus tard la Table ronde) et le ministre social chrétien flamand Albert de Vleeschauwer, un ancien ministre des Colonies.

Le Roi Baudouin, acquis aux thèses d’une émancipation inéluctable de la colonie, décide de doubler le gouvernement et d’agir dans le grand secret ; il enregistre lui-même un autre message, où il utilise clairement le mot « indépendance ». Il ne soumet son message qu’à deux personnes : Gaston Eyskens et Van Hemebrijck. Aucun autre ministre n’est mis au parfum.

Selon Francis Monheim, « quelques minutes avant la diffusion de son message, le roi recevait encore au château de Laeken les ministres et leurs épouses à l’occasion de la nouvelle année. Et le Roi n’avait soufflé mot de son message ». La Déclaration gouvernementale devant être lue le 13 janvier à 14h, le Roi décide que son message sera diffusé une heure plus tôt par la Radio belge. Assez méfiant envers l’administration de la Colonie, le Roi Baudouin charge un de ses officiers d’ordonnance, le major De Heuch, d’amener à Léopoldville une copie de l’enregistrement et de faire passer ce message à la même heure qu’à Bruxelles. Le Roi envisage nettement, dans son message, l’indépendance du Congo-Belge, dans une expression restée célèbre et historique : « Notre résolution est aujourd’hui de conduire sans atermoiements funestes, mais sans précipitations inconsidérées, les populations congolaises à l’indépendance, dans la prospérité et la paix ».

BRAS DE FER

La déclaration gouvernementale lue une heure plus tard, sera déjà assez rétrograde face à la hardiesse du message royal. Ce hiatus sera à la base des malentendus dramatiques entre les nationalistes congolais et la métropole, ajouté à la tension due au procès intenté dès le 23 janvier 1959 contre les leaders de l’Abako pour les événements du 4 janvier : Kasa-Vubu, Daniel Kanza et Simon Nzeza.

Décidé à prendre la température des réactions sur place au Congo, le ministre des Colonies voyage le 16 janvier pour Léopoldville. Les Belges de la colonie sont mécontents de la déclaration gouvernementale, qui les ignore. Lumumba est d’accord en principe, mais réclame l’amorce d’un dialogue dans le cadre d’une commission politique. De la cellule de sa prison au camp Léopold (camp Kokolo), Kasa-Vubu dit au ministre n’avoir jamais lu la Déclaration, mais la justice coloniale passe outre ses injonctions.

Décidé à obtenir l’appui de l’Abako, Van Hemerlijck revient dans la colonie le 11 mars 1959. Il tient mordicus à tirer les leaders de l’Abako des griffes de la justice. En effet, le Bas-Congo est en quasi-rébellion contre l’administration. Il n’y a que les leaders emprisonnés, qui peuvent calmer la situation. Ils seront libérés le 14 mars 1959 et voyageront pour Bruxelles, où débarque aussi Lumumba, qui sort du Congrès du MNC de Luluabourg. Dans une interview à « Présence africaine », Lumumba exige un gouvernement provisoire pour 1961, quelques jours après il l’exige hic et nunc pour 1959.

Van Hemebrijck démissionne le 3 septembre 1959 suite aux multiples incompréhensions, d’une part avec les nationalistes, d’autre part au sein du gouvernement belge. La revendication majeure des nationalistes demeure l’indépendance immédiate et inconditionnelle, en plus d’un gouvernement provisoire. Son Successeur, De Schijver, subissant aussi des assauts répétés des nationalistes et de l’opposition socialiste belge, finira par accepter l’idée d’une Table ronde, le 26 novembre 1959.

PARTICIPANTS

Au terme des discussions très serrées, De Schrijver va se référer à trois données pour étoffer sa liste des participants congolais, étant entendu que la Belgique serait présente par le biais de deux institutions : le gouvernement et le Parlement. Pour le camp congolais, furent retenus d’abord les résultats des élections communales de décembre 1959, ensuite le nombre d’abstentions dans les régions où certains partis politiques avaient appelé à s’abstenir, enfin sur le nombre de voix obtenues par des listes individuelles ou les listes coutumières. Il va en découler deux groupes : les partis politiques et les chefs coutumiers.

La liste des partis politiques comprenait : l’Abako, le Mnc/Lumumba, le Mnc/Kalonji, le Psa de Gizenga Antoine (à Moscou durant la Table ronde) et Cléophas Kamitatu (présent au forum), le Pnp de Paul Bolya (considéré comme l’instrument de l’administration coloniale et ainsi tourné en dérision « pene pene na mundele »), Conakat de Moïse Tshombe, cartel Balubakat-Fédéka de Jason Sendwe, le Cerea d’Anicet Kashamura et Bisukiro, l’Union congolaise (premier parti politique congolais, fondé à Elisabethville en 1957 par G. Kitenge), parti du peuple d’A. Nguvulu, Union Mongo (créée à Bruxelles, à la veille de la Table ronde) de Justin-Marie Bomboko, l’Assoreco (Alliance des bangala, qui deviendra plus tard Puna) de Jean Bolikango.

Chaque parti ou cartel va s’attacher les conseils des personnalités marquantes du monde politico-juridique belge pour faire face à la haute technicité des débats en vue. L’Abako, par exemple, va recourir au professeur Jeef van Bilsen, auteur en 1955 du Plan de décolonisation après 30 ans. Il faut signaler que, à l’ouverture des travaux, deux grosses pointures vont manquer à l’appel : Antoine Gizenga parti pour Moscou et Lumumba condamné au Congo, le lendemain de l’ouverture des travaux, à 6 mois de prison pour émeutes à Stanleyville (Kisangani) en octobre 1959.

FRONT COMMUN

La Table ronde devant débuter le 20 janvier 1960, vont se tenir du 18 au 19 janvier les travaux préparatoires au ministère des Colonies. Les participants congolais auront la nette impression que De Schrijver s’ingéniait à les dresser les uns contre les autres et à exploiter leurs querelles et divisions. En réaction, ils décideront, le 19 janvier, la création d’un « Front commun », où ils prenaient l’engagement solennel d’unir leurs efforts pour l’accession du Congo à l’indépendance immédiate, dans l’unité, et en défendant les mêmes propositions sur toutes les questions inscrites à l’ordre du jour.

Les signataires de la charte constitutive du Front commun estimaient que « la Belgique est représentée par son gouvernement responsable, dont les ministres présents sont les porte-paroles. Ainsi, sur des problèmes qui entraînent des décisions législatives ou réglementaires belges, les résolutions de la Table ronde signifient un engagement du gouvernement tout entier. L’accord des représentants des divers partis belges constitue un engagement des groupes parlementaires, à adopter au parlement les décisions de la Table ronde, qui seront coulées en projets de loi, déposés d’urgence ».

La Conférence de la Table ronde belgo-congolaise de Bruxelles s’était ouverte le 20 janvier 1960 au palais des Congrès, par le discours du premier ministre Gaston Eyskens. Sur le but du forum, il déclarait que « la Table ronde a pour but de mettre en présence Congolais entre eux d’une part, Congolais et Belges d’autre part ; ils auront à trouver ensemble, et, c’est là l’objectif de cette conférence, les moyens d’organiser pratiquement l’exercice du pouvoir. Cette œuvre s’inspirera non seulement des principes démocratiques et des aspirations profondes des populations africaines, mais aussi des exigences de l’intérêt général du Congo ».

Il excluait toute idée d’imposer un ordre du jour rigide, qui incombait à la conférence elle-même. Mais il limitait, toute fois, l’initiative du forum : « Nous ne sommes pas ici, messieurs, pour faire une Constitution congolaise ».

Après ce discours d’inauguration, le vice-Premier ministre belge Albert Lilar fut élu président de la Table ronde. Les travaux allaient durer exactement un mois. La clôture aura lieu le 21 février, par un discours pathétique et poignant du Roi Baudouin.

TSHILOMBO MUNYENGAYI, ASS., FAC. DROIT, UNIKIN

< Retour