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Les Congolais et l’implantation de l’école laïque (1920-1954)

Quand on parle de l’« école laïque », de l’ « école officielle » en République démocratique du Congo, on ne peut s’empêcher d’évoquer le souvenir de Auguste Buisseret, le ministre des colonies qui l’a introduite. Il faut dire toutefois avec force que la question de l’école officielle n’est pas née en 1954 avec l’avènement du libéral Auguste Buisseret.


Déjà en 1920, Paul Panda Farnana, le premier universitaire congolais, et sans doute aussi le premier nationaliste, posa au nom de l’Union Congolaise, son O.N.G., devant les instances métropolitaines, le problème de la création d’écoles officielles pour noirs (enseignement professionnel et général). Il regrettait que « personne, en dehors des missionnaires, ne se soit pratiquement préoccupé de l’enseignement ». En effet, l’enseignement était alors le monopole des Missions. Les écoles étaient classées en trois catégories, à savoir les écoles officielles congréganistes, les écoles libres subsidiées, et les écoles libres non subsidiées.

Les premières tiraient leur nom du fait que les dépenses afférentes incombaient aux pouvoirs publics. C’était l’Etat qui avait fondé ces écoles, mais leur administration était assurée par des congrégations religieuses : les Frères des Ecoles Chrétiennes à Léopoldville (Kinshasa)-Ouest, Boma et Coquilhatville (Mbandaka), les Frères Maristes à Stanleyville (Kisangani) et Buta, les Frères de la Charité à Lusambo et Kabinda, Les Pères Salésiens à Elisabethville (Lubumbashi). Les écoles officielles congréganistes étaient bien moins nombreuses que les écoles libres subsidiées et non subsidiées.

Les écoles libres subsidiées étaient tenues par les Missions. Elles bénéficiaient de subventions, mais étaient soumises au contrôle gouvernemental. Les écoles non subsidiées (séminaires et établissements créés par des sociétés privées) n’étaient pas l’objet de la sollicitude des pouvoirs publics.

Un quart de siècle plus tard, l’on retrouve cette même requête dans un texte signé par quatorze évolués de Léopoldville (Kinshasa), et publié dans l’Avenir Colonial Belge du 14 décembre 1945. Il s’agissait de Jean Sala, José Lobeya, Albert Koka, Sylvain-Maxime Zinga, Jean-Lambert Mangalibi, Pius Niele, Pascal Diatuka, André-René Aimba, Anselme Longola, Joseph Mongwama, Edouard Kebana, Arthur-Joseph Amisso, Léon-Jackson Baruti, Jean Ebykot. Ils réclamaient la création d’écoles laïques gratuites dont certaines devaient être exclusivement réservées aux évolués.

L’implantation de l’école officielle laïque pour Blancs en 1946 a ravivé la frustration des Noirs. Les évolués de Luebo au Kasaï ont accueilli la mission sénatoriale belge en 1947 en exprimant une nouvelle fois cette doléance ; ils l’exprimèrent d’une manière originale, en l’insérant dans une chanson pour amadouer les sénateurs ! L’un des couplets demandait « à la Belgique chérie une école laïque pour les garçons et les filles ».

D’autres évolués vont continuer au Conseil de Gouvernement en 1951 le combat pour la création d’ un enseignement officiel non confessionnel, laïc, en présentant individuellement des vœux pour l’« l’enseignement neutre ». Il s’agissait du commis Pascal Luanghy, du planteur indépendant David Mukeba, et du commerçant Moïse Tshombe. Ils demandaient, au nom de la liberté de conscience, la création d’écoles supérieures, professionnelles, agricoles, la constitution d’écoles pour jeunes filles. En 1952, Moïse Tshombe a récidivé en déposant un nouveau vœu relatif à l’organisation d’un enseignement officiel laïc pour Congolais dans les sections primaires, secondaires et surtout professionnelles.

Ces vœux ne furent pas pris en considération par le gouverneur général qui estimait que l’enseignement dispensé sous l’égide des missions offrait l’avantage d’asseoir une base morale et éducative donnant toutes les garanties. La politique scolaire impliquait une collaboration très étroite avec les Missions chrétiennes. Le gouvernement soutenait les écoles subsidiées confiées aux Missions. Il pourrait également créer encore d’autres écoles de régime officiel congréganiste. L’enseignement laïc allait faire de l’indigène un déraciné à tendance anarchique. De plus, la formule de l’enseignement subsidié était plus économique que celle d’un enseignement officiel laïque dont le coût grèverait le Trésor public.

Ce n’était pas le point de vue de Buisseret. Vice-président du Sénat belge en 1947, membre de la commission sénatoriale pour les colonies, et rapporteur des problèmes scolaires lors de l’enquête de cette année-là, il avait observé les imperfections dans l’organisation scolaire. L’enseignement était ségrégationniste, distinguant l’enseignement pour blancs, noirs, et asiatiques ; les réalisations n’étaient pas à la mesure des besoins sans cesse croissants du pays ; les enseignements post-primaires et post-secondaires ne touchaient qu’une minorité de la population ; l’instruction des filles était négligée ; l’enseignement était trop appuyé sur la mémoire et pas assez sur le jugement et l’esprit critique ; le côté pratique était privilégié par rapport à la théorie ; il n’y avait pas d’enseignement officiel de caractère laïc pour les Africains.

Et lorsqu’il a accédé au gouvernement en 1954 au poste de ministre des colonies d’une coalition socialiste-libérale, il fut chargé d’appliquer un programme gouvernemental qui correspondait à ses convictions profondes. Il y était question de laïciser l’enseignement en développant les écoles publiques et en diminuant le financement des écoles confessionnelles. En 1947, il avait déjà affirmé que l’autorité publique, sans éliminer l’enseignement qui existait, mais tout en l’aidant à se réformer et à s’améliorer, pouvait et devait organiser graduellement un enseignement pour Noirs à tous les degrés par la création d’écoles modèles.

L’école laïque est devenue en 1954 l’enjeu du combat de Buisseret dans la colonie. Deux camps se sont formés. En l’absence des partis politiques qui apparaîtront timidement en 1957 à la faveur des élections communales, les évolués furent sollicités pour former des groupes de pression afin de soutenir, selon le cas, l’enseignement laïc ou l’enseignement libre.

L’Association de l’Enseignement Libre regroupa la majorité d’entre eux. Ils étaient membres des associations d’anciens élèves des Pères et des Frères, membres de diverses organisations catholiques (Jeunesse Ouvrière Catholique, Ligue des Employés Chrétiens, syndicalistes chrétiens, journalistes chrétiens, etc.). Tels, l’abbé Joseph Malula - le futur Cardinal-, Jean Bolikango, Jean-Pierre Dericoyard, Eugène Kabamba, José Lobeya, Basile Mabusa, Jacques Massa, Pierre Mbaya, Antoine-Marie Mobe, Etienne Ngandu, Evariste Ngandu, Antoine Ngwenza, Albert Nkuli, Louis Nyemba, Louis Sansa, etc. Des réunions des parents furent convoquées après la messe du dimanche pour mettre au point les stratégies de défense des droits de l’enseignement libre : rédaction de télégrammes et de lettres ouvertes au ministre des colonies, rédaction d’éditoriaux et d’articles dans les journaux. L’Episcopat du Congo belge dénonça une concurrence déloyale, et menaça de fermer les écoles. D’aucuns organisèrent même des neuvaines pour la mort de Buisseret. Ils demandaient un enseignement et une éducation à base religieuse, sous l’égide des missions, gage d’une bonne moralité. L’école laïque athée allait combattre le rempart de la religion et amener une agitation subversive et communiste. Un défenseur noir de l’école libre, marqué par la formation reçue au grand séminaire, alla même jusqu’à déclarer naïvement et publiquement dans les instances de la Députation Permanente en septembre 1954 qu’il faudrait « prévoir des maternités à proximité des écoles laïques », vu la sensualité de ses compatriotes et les classes mixtes.

Les Amis de l’Enseignement Laïc soutinrent la création immédiate des écoles officielles primaires et secondaires. Ils étaient membres de l’Association des Amis des Missions Protestantes, membres de la Ligue de l’Enseignement, membres et sympathisants des cercles libéraux et des amicales socialistes. Il s’agissait de Joseph Ekofo, Samuel Kayembe, Samuel Kamba, Antoine-Roger Bolamba, Arthur Pinzi, Alphonse Nguvulu, Sylvestre Mudingayi, Blackson, Bitshoki, Elengesa, etc. Ils appréciaient l’introduction de l’école laïque pour diverses raisons. L’effort missionnaire ne pouvait plus satisfaire une demande en augmentation constante ; l’émulation entre les écoles libres et laïques allait permettre aux parents de faire le choix de la meilleure instruction ; l’école laïque pour Noirs avait l’ambition de se rapprocher de l’enseignement européen : le français - langue de promotion - y était enseigné dès la première année, alors qu’il n’était utilisé qu’à partir de la quatrième année primaire dans beaucoup d’écoles libres ; le régime mixte donnerait aux filles un esprit nouveau et leur assurerait un bagage plus solide ; les parents avaient la liberté de conscience pour leurs enfants, le choix entre le cours de morale, le catéchisme de l’aumônier et la bible du pasteur.

La guéguerre scolaire au Congo se termina par des négociations avec le Comité Permanent des Evêques. A l’issue d’un séjour du ministre à Léopoldville (Kinshasa) en janvier 1955, Buisseret retira les ordonnances de décembre 1954 qui réduisaient les crédits accordés aux écoles professionnelles, mais il affirma son intention de voir régner une véritable égalité de fait entre l’enseignement officiel et l’enseignement libre. Il fallait veiller à établir « une concurrence égale et loyale de manière à éviter toute discrimination entre les enfants congolais ou européens qui les fréquentent ». En mars 1956, un compromis conclu entre le ministre et le bureau central de l’enseignement catholique régla définitivement le problème en admettant la concurrence des enseignements laïque et libre, et en maintenant les subsides des écoles confessionnelles.

Désormais, l’enseignement laïc avait pignon sur rue. Il connut un certain succès, surtout si l’on pense à l’appréhension de la nouveauté et à la propagande pernicieuse diffusée par les missionnaires et les moniteurs noirs : « kelasi ya bana ba Diabolo, balinga Nzambe te », « classe des enfants du Diable qui n’aiment pas Dieu ». Les efforts ont porté au début surtout sur le primaire. Les écoles laïques étaient concentrées dans les centres urbains. Elles dispensaient suivant le cas un enseignement primaire, professionnel, normal et secondaire.

L’enseignement primaire débuta dès septembre 1954 dans les groupes scolaires de chaque chef-lieu de province : Léopoldville, Coquilhatville, Stanleyville, Luluabourg (Kananga), Bukavu et Elisabethville. L’année scolaire qui était calquée sur l’année civile connut un changement et fut prolongée cette année-là pour les autres écoles. En 1955, des écoles primaires laïques furent ouvertes à Kikwit dans la province de Léopoldville, à Kazumba, Lodja, Luebo et Mushenge au Kasaï, à Bikoro dans la province de l’Equateur, à Manono au Katanga (classes préparatoires à l’enseignement professionnel). L’enseignement secondaire laïc fut assuré en septembre 1955 dans le cadre des « athénées » à Léopoldville, Luluabourg et Stanleyville.

Toutefois, l’enseignement laïc n’a pas détrôné un enseignement catholique disposant d’une infrastructure ancienne. Dans la capitale, les écoles laïques comptaient en 1959 21% de la population scolaire, alors que les écoles catholiques réunissaient respectivement 66% et les écoles protestantes 13% des élèves. Les élèves des écoles secondaires laïques de régime congolais ne dépassèrent pas le nombre de 1500 pendant l’année scolaire 1958-1959.

Dans la colonie, Buisseret fut l’homme politique le plus controversé. Décrié et honni par les Missions catholiques, il était porté au pinacle par les évolués gagnés aux idées libérales. Le ministre fut gratifié par les uns et les autres de titres injurieux et flatteurs : « ami sincère des Congolais », « bienfaiteur des Noirs », « libérateur des Noirs », « négrophile ».

L’Université Officielle du Congo (U.O.C.) fut inaugurée à Elisabethville le 11 novembre 1956, deux ans après l’ouverture académique de la première année sur « la colline inspirée » à l’Université (catholique) Lovanium le 12 octobre 1954. Le combat pour ou contre l’école laïque au Congo a constitué l’une des premières expériences enrichissantes de lutte politique, avant que l’on ne fasse mention de parti ou d’élections. Sans parler de Paul Panda Farnana pour lequel l’évidence s’impose, Auguste Buisseret mérite à Kinshasa une avenue, et même une statue dont l’emplacement serait à proximité de l’Athénée de la Gombe.

PROFESSEUR J.M.K.MUTAMBA MAKOMBO

Université de Kinshasa

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