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A la découverte de l'écrivain congolais : La littérature congolaise moderne et ses « classiques » de l'époque coloniale à nos jours

Un constat étonne et interpelle plus d'entre nous : pourquoi le silence criant des écrivains congolais dans les manuels proposés conformes au programme de l'enseignement du français dans nos écoles ? Alors que les littératures négro-africaines et même étrangère y sont largement représentées, la littérature congolaise y est quasiment absente. Que croire donc en face d'un tel effacement ? La littérature congolaise de qualité est-elle inexistante et le Congolais est-il incapable de produire des œuvres littéraires véritables ?

C'EST pour répondre à cette problématique que nous allons faire découvrir et faire connaître au public lecteur congolais quelques meilleurs représentants de la littérature congolaise moderne. Ceux-ci, en effet, sont désormais à considérer comme des « classiques », c'est-à-dire qu'ils doivent être enseignés dans nos écoles au même titre que les Victor Hugo, les Alphonse de Lamartine, les Aimé Césaire, les Léopold Sédar Senghor, les Cheikh Hamidou Kane, les Ahmadou Kourouma, etc. Nous ne reviendrons pas sur V.Y Mudimbe et Kalala Kadima-Nzuji que nous avons déjà présentés dans nos livraisons antérieures.

L'unique et meilleur représentant de la littérature congolaise moderne à l'époque coloniale est Paul Lomami Tshibamba. Qu'en est-il de l'homme et de son œuvre ?

Une enfance mouvementée

Tout s'est accompli dans cette enfance bousculée de Paul Lomami Tshibamba. Son acte de naissance rédigé à Brazzaville, indique qu'il est né dans cette capitale de l'Afrique équatoriale française un certain 17 juillet 1914. Mais ses parents portent en eux-mêmes les germes d'une instabilité fondamentale : son père appartient au groupe lulua du Kasaï. Sa mère est une Oubanguienne, du groupe ngaba (hoto-mbanza) de Libenge. Dans les tourbillons et les transes des guerres des esclavagistes, son père, fils de la lignée des chefs Nkonko et héritier légitime de la grande et de la récade royale, se retrouve douanier sur une terre étrangère. Si l'on se réfère aux écarts culturels et aux préjugés de tribus qui marquent des unions matrimoniales aussi composites que la sienne, on comprend mieux que l'honneur du pouvoir cheffal le ramenait au rang d'un homme mort à sa région natale, qui ne s'installera nulle part, qui ne trouvera plus la paix de la terre natale, et de toute sa famille avec lui.

Dès lors, commence pour le petit Paul une vie particulièrement mouvementée. Il a tenu à retracer lui-même les itinéraires de ses perpétuelles migrations, les moments de ses transhumances mythologiques, si présentes dans les voyages subaquatiques et dans les symbolisme qui remuent violemment les pèlerins des quêtes impossibles dans ses récits, dès la présentation de Ngando : à l'âge de six ans, l'auteur avait déjà connu un itinéraire complexe : Inongo, Maï-Ndombe au Congo-Belge. Puis l'événement : « Après quelque temps de séjour au lac Léopold II, nous apprîmes que maman était morte. A notre retour à Brazzaville, nous trouvâmes notre maison pillée et incendiée, et mes deux sœurs amenées à Léopoldville. A noter qu'à Brazzaville, j'avais fréquenté l'école laïque, et j'avais déjà appris l'alphabet et la combinaison des lettres. Cette circonstance a facilité beaucoup mes progrès scolaires. Mais à Kinshasa, l'école m'ennuyait, parce que je n'avais personne pour s'occuper de moi à la fin des classes, papa étant au service. Je prenais aucun goût à l'école, et préférais le vagabondage » .

Le décor est planté, et les personnages désignés chacun pour son rôle tragique. L'image de la mère morte, bouleversée de chagrin, ravagée par la solitude, revient avec obsession dans toute l'œuvre de Lomami Tshibamba. Elle contraste avec celle du père repentant, brisé par le sort, entraînant son fils unique dans le même busier d'apocalypse, pour ne pas avoir respecté la consigne rituelle dans Ngando. Il sera rappelé par les prêtres et les commissaires blancs imbus d'eux-mêmes qui, par leur bravade, se feront réduire en statues de feu dans la récompense de la cruauté tandis que la mère se réincarne par la princesse Londéma, enveloppée des clartés éblouissantes, d'éclairs et des foudres sur son royaume lacustres Mitsoué-ba-Ngomi. Il ne s'agira d'ailleurs pas seulement de personnages littéraires, car le refus de l'ordre et de l'autorité va amener l'écrivain à vivre hors de son temps et de son époque.

L'homme aime se faire le prophète qui éclaire le chemin vers le Maître de l'Univers, vers l'Ordre suprême. En 1928, il entre au Petit séminaire du collège Saint François-Xavier, à Mbata-Kiela, dans le Mayumbe au Bas-Congo : études studieuses, dans la ferveur de l'oraison et de la méditation silencieuse, sur cette terre créée de la semence divine.

De la retraite intellectuelle au journalisme militant

Mais l'ultime récompense, le « sacerdoce dans le cœur plein d'espoir » lui sera refusé. Cinq ans plus tard, il est frappé inopinément d'une surdité complète. Malgré les mains dévouées et les soins dispensés par les meilleurs médecins du moment, il ne recouvre le sens de l'ouie que très partiellement. Il l'avouera : « La maladie modifia totalement mon caractère…, je suis devenu plus hypocondriaque, plus méditatif. Et …je fuis volontiers la société ». Le malheur de son corps va faire le bonheur de son esprit. Comme quoi, à quelque chose, malheur est bon, dit-on. Désormais, carapace dans une vie intérieure bouillonnante, Lomami Tshibamba se livre aux jeux interdits de l'imaginaire, à la manière du gamin indiscipliné et vagabond qu'il n'a jamais cessé d'être. Il fréquente assidûment les bibliothèques, s'enferme pendant des heures entières dans les greniers et les arrière-boutiques. Il dévore les littératures du XIXème siècle, découvre surtout les fresques de la science-fiction, qui grouillent dans les romans de Jules Verne. Les missionnaires Scheutistes s'aperçoivent de cette « bonne graine », et entreprennent de la planter dans leur propre verger. En 1933, en désespoir de cause, Paul passe au service du « périodique chrétien pour indigènes », La Croix du Congo publié à Kinshasa, en qualité de clerc. Tout de suite, il réfuse d'être un « employé » et exige une autre fortune. En 1939, il se fait engager à la direction de l'Aéronautique des travaux publics de Kalina, auprès du gouvernement central. Il n'y accède qu'au grade de dactylographe. Toujours emmuré dans sa surdité, il découvre, à la manière de Chester Himes aux Usa, la magie de la machine à écrire : la lettre qui s'imprime, qui se détache des doigts, qui se coagule en mot, qui s'étale en phrase, qui se densifie en message, qui devient parole, pour créer le monde. Et Lomami Tshibamba se fit écrivain . Il y eut un soir ; et chaque jour, il y a un matin.

A force de manier des mots et de réinstituer la parole, Paul se découvre une force qu'aucun homme ne peut lui disputer, même avec un statut d'administrateur colonial. Il exige pour lui le droit, la dignité d'un homme de grandeur. Il existe une abondante correspondance entre les autorités coloniales et lui. Des lettres au vitriol, dans lesquelles se dévine la part d'audace et de brusquerie que devait comporter son langage. Vivant fors des réalités coloniales, il veut plus de considération. Il revendique la reconnaissance de ses droits. Mais très vite aussi, il comprend que son sort est lié à celui de tout le groupe des colonisés.

A la création de La Voix du Congolais , revue destinée aux « Evolués » et aux Immatriculés de la colonie belge, il envoie dès le numéro 2 de février 1945, un long article qui soulèvera des polémiques et des querelles amères : « Quelle sera notre place dans le monde de demain ? » Lorsque je rencontrai Lomami Tshibamba pour la première fois en 1982, et que je lui posai des questions sur sa vie et son œuvre dans le cadre de mes recherches doctorales, il me fit entrer dans sa maison, se dévêtit le torse et s'inclina profondément, pour me montrer les traces et les flagellations et des sévices endurés sur son corps. A cause de l'article ci-haut évoqué, l'administration coloniale belge lui avait infligé des coups de fouet matin, midi et soir jusqu'à ce qu'il avoue le nom du blanc qui l'aurait inspiré et/ou qui serait derrière cet article sous le faux nom de Lomami Tshibamba. Car, comme le souligne Pierre Haffner dans le catalogue de l'Exposition Sun- Dji de Paris en mai 1982 : « (…) les autorités cherchèrent à comprendre : il n'était pas possible qu'un ancien élève des Pères de Scheut ait écrit un tel article. Il devait être manipulé. Il fallait qu'il dise la vérité. Et Lomami est battu, huit coups de chicotte par jour pendant trois semaines, le matin avant d'aller au travail… ». Après d'autres libertés qu'il ne pouvait se refuser d'écrire, il connut, par la suite, la prison de Ndolo, dont il évoque les cris dans Ngando .

La naissance d'un écrivain

Le prétexte de tous les symbolismes qui transparaissent à travers les mythes littéraires s'inscrit ici, et brutalement, dans cette violence coloniale. Lomami Tshibamba rumineses plaintes et ses complaintes, mais pour mieux réaménager ses frustrations. Ngando est né de toutes ces secousses et de cette tristesse. La force et l'énergie de sa volonté s'exprimeront dans cette littérature totale : ni la claustration ni les humiliations ne pourront la briser.

En juillet 1948, la « Foire coloniale de Bruxelles » commémorait des centenaires coloniaux, et célébrait avec faste « le sens humains de la doctrine chrétienne des peuples européens ». Les hommes de lettres belges organisent à cette occasion un concours littéraire, destiné à « rendre compte de l'œuvre de civilisation » sur les pupilles des colonies. Des textes envoyés au Jury, un seul reçoit l'unanimité des membres : « un compte merveilleux » dira G.D Périer, qui montre « le rôle du surnaturel dans la vie journalière et psychique de l'Africain constamment partagé entre la réalité et l'extraordinaire spirituel » : Ngando.

Le cri d'un homme libre

Le message de Ngando de Lomami Tshibamba ne sera pas compris dans sa juste dimension. Les colonisés n'y voyaient d'abord qu'un « homme heureux », doté d'une fortune colossale de 10 000 francs de l'époque (alors que le salaire le plus élevé d'un « Evolué » se montait à 2000 francs). Les plus lucides y découvraient des métaphores complexes dans la fusion de l'onirique et du vécu, de l'univers subaquatique et du climat grouillant des chantiers navals, des tracasseries policières dans la cité indigène, le « Belesi » (Belge) et les tortures de la prison centrale. Les colonisateurs eux, y découvraient les germes d'une révolte tacite. Mieux encore, Lomami Tshibamba se dévoilait être un homme libre, tenant un langage sans détours plus libre encore. Donc, un danger public.

Il payera la rançon du talent et de la liberté. La vie lui devenant impossible avec l'administration coloniale à cause des sarcasmes et des railleries dont Lomami Tshibamba aura été l'objet même de certains de ses compatriotes. -Ces derniers, a-t-il déclaré un jour, le faisaient par simple jalousie due à son succès littéraire il décide de se réfugier de l'autre côté du fleuve Congo, à Brazzaville, retrouvant par là l'espace nouriciel de son enfance : « Là-bas, chez le Haut-Commissaire de l'Afrique équatoriale française, dans le hall d'entrée, il y a sa photographie, grande comme une affiche de cinéma ; il est déjà célèbre ». Ainsi se confirme une fois de plus l'adage selon lequel nul n'est prophète chez lui.

Au sommet de la gloire

L'un des grands paradoxes de sa vie va éclater pendant plus de dix ans de gloire et de vie intellectuelle intense. Il s'installe, voit sa famille s'agrandir. Fonctionnaire très important, il dirige des services aux Affaires sociales, et se voit confier la direction d'une « revue pour intellectuels de l'AEF :Liaison. Lomami Tshibamba sera à la tête d'un groupe d'hommes qui joueront dans la vie politique du Congo, du Gabon, de Centre Afrique, un rôle considérable. Les comités qu'il patronne comptent des noms connus, ceux de Massamba-Débat, Abbé Fulbert Youlou, Tchicaya Noumazalay, Bonganda… A ce titre, il canalise la pensée politique, participe à des rencontres internationales. Il voyage beaucoup ; au Tchad, en France et même en Chine. En 1956, il représente la littérature de l'« autre Congo » au congrès des écrivains et artistes noirs de Paris. Ceux qui l'ont connu déclaraient que s'il n'avait tenu qu'à lui, Lomami Tshibamba aurait été un président de la République.

Mais, ce n'était ni son ambition, ni son destin. Il avait porté son choix ailleurs : l'écriture. D'aucuns ont argué que Lomami Tshibamba n'avait pas le sens pratique de la vie. Que d'occasions n'a-t-il pas ratées pour s'enrichir, amasser des millions, se constituer une fortune pour ses vieux jours. Il refuse d'être ministre, président, etc. Il est plutôt poète, donc un rêveur. Il n'est pas un homme d'action, un fonceur. Dans l'effervescence et les tourments des années troubles des indépendances africaines et congolaise, il est fasciné par la forte personnalité de Lumumba. Celui-ci, en effet, lui avait avoué que sa conscience politique était née des articles de Lomami Tshibamba dans La Voix du Congolais.

La traversée du désert

Les héros, dit-on, n'ont pas la vie longue. L'espoir placé en Lumumba est vite brisé avec la mort tragique de ce dernier. Rentré à Kinshasa, il dirige, au hasard des circonstances, des cabinets ministériels, fonde des journaux dont Le Progrès (l'actuel Salongo) pour le compte du gouvernement central. Toujours idéaliste, il accepte l'offre qui lui est faite d'être au service du gouvernement de sa province natale, Luluabourg à l'époque : fils d'unchef coutumier, il est intronisé, il en a les droits. Mais ce fils « prodigue » ne connaît pas la langue de ses ancêtres, il n'est pas un tribun. On lui confie alors des postes subalternes. Sa déception est totale. La mort dans l'âme, il se décide de regagner de nouveau Kinshasa.

A la faveur du coup d'Etat de novembre 1965, il décline tous les postes politiques qui lui sont proposés car, très tôt, il a vu venir les tendances répressives et dictatoriales du régime de Mobutu. Ayant alors refusé une ascension fulgurante dans la classe dirigreante, il se vautre dans les allées obscures et anonymes de l'Office national de la Recherche pour le Développement (Onrd), devenu plus tard l'Institut de la recherche scientifique (Irs).

Dès cet instant, c'est la grande traversée du désert pour lui : pauvre, démuni de tout, malade, Lomami Tshibamba se retire dans sa petite maison de la rue Baraka, au cœur de la cité bouillante de Kinshasa. Dans les années 1970, le grand écrivain était, socialement, un homme fini ; son œuvre couverte de poussière.

Sur les insistances de Robert Cornevin , de Mukala Kadima-Nzuji et Pierre Haffner, les services culturels de l'ambassade de France le sortent de son enfer. Ils lui assurent des conditions de travail acceptables. Il peut enfin achever dans la quiétude tous ses projets d'écriture laissés en veilleuse : Ngemena, publié aux éditions Clé de Yaoundé en 1981, Nkunga Maniongo, Ah ! Mbongo en chantier dès 1948, Kabundi et Nkashama, recueil de fables tirées du bestiaire luba, œuvres non encore publiées à ce jour.

Lomami Tshibamba retrouve enfin dans son pays la gloire qu'il n'était en droit d'en attendre. En octobre 1980, il reçoit un prix du gouvernement pour l'ensemble de son œuvre littéraire. Adulé, applaudi, fêté, exposé, il accepte ces honneurs avec amertume, comme s'il s'agissait d'hommages posthumes. « Présence africaine » de Paris republie Ngando et d'autres récits des temps de sa solitude. A l'exposition Sura-Dji de Paris, un stand lui est consacré. Mais l'écrivain Lomami Tshibamba reste un homme de liberté. C'est pourquoi, son message conserve encore toutes ses violences et toutes son authenticité.

Paul Lomami Tshibamba s'est éteint à Bruxelles, en Belgique le 12 août 1985. Des funérailles nationales lui ont été faites à Kinshasa où son corps repose au cimetière de Kintambo.

Prof Alphonse Mbuyamba
© Le Potentiel 18.02.2006

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