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Interviews

26.06.06 Le Potentiel va plus loin avec le professeur Auguste Mampuya Kanuk’a-Tshiabo

Interview par ar Freddy mulumba kabuayi

Tellement de choses se passent au cours de ce processus électoral aujourd’hui irréversible ; nous avons demandé au professeur Auguste Mampuya K’a-T. de nous donner sa lecture de certains de ces événements.

Vous passez pour celui qui a pourfendu avec une rare sévérité les textes élaborés au cours de cette transition en rapport avec le processus constitutionnel et électoral. Alors que vous assistez comme nous tous à l’aboutissement de ce processus, n’êtes-vous pas personnellement déçu de ne pas avoir été suivi ?

Cette question m’est souvent posée. Tout récemment encore, on est allé plus loin que vous en me demandant si, Mukadi Bonyi et moi, nous ne sommes pas devenus aigris ? Je vous donne cette réponse que je sais Bonyi partager totalement. Je n’ai jamais dans ce processus écrit ou fait les critiques, mais aussi les propositions, que je faisais et continue de faire, pour rechercher une gloriole personnelle, mais, agissant ès qualité, comme académicien, je suis soumis à la rigueur et à la vérité, sans tordre le cou ni à la science du droit ni au droit positif. D’autant plus que, contrairement aux étrangers, même ceux, venant de Belgique, qui s’étaient improvisés « experts », je parle de mon pays, de mon peuple, de leur mieux-être et de leur devenir ; c’est cela mon seul intérêt et la seule cause que je défends. Je ne peux pas être aigri parce que je n’attends aucune récompense, ce qui est la motivation qui fait courir beaucoup de diplômés d’université (vous voyez, j’évite le terme « intellectuels ») ; je ne fais pas non plus ce que font certains autres : je vous révèle, mais vous le saviez car c’est un secret de Polichinelle, nombre de ceux qui, même membres des institutions, sont toujours au front à la télé (surtout) et à la radio, devenus les hérauts de causes politiques, se font rémunérer, ils appellent cela « collation » ou « transport » dans leur jargon. Le sens de ce que je fais jusqu’à présent se situe rigoureusement dans le patriotisme citoyen, sans rechercher ni avantage matériel ni positionnement personnel intéressé, sans m’en prendre ad hominem à qui que ce soit ni déstabiliser les institutions, au contraire ; de telle sorte que par exemple ce que, seul encore, je disais depuis l’adoption par le gouvernement de son projet de loi électorale avant fin 2005, sur la candidature de Joseph Kabila, lui était bien plus utile que les flatteries de ses conseillers et a fini par servir même si la gestion en a été calamiteuse.

J’ai, pourtant, un seul regret : c’est que nos critiques et propositions, à moi et à mon jeune et émérite collègue Mukadi Bonyi, faites pour l’honneur, la dignité et le bien de notre pays, aient été ignorées pour des intérêts bassement matériels et partisans; du reste, du propre aveu de leurs conseillers et de leurs collègues, la majorité des législateurs qui ont adopté les projets ne comprennent pas ce qu’il y a dedans, d’autres se sont laissés guider par leur intérêt personnel ou partisan immédiat, d’autres enfin ont suivi des mots d’ordre. Je persiste pour dire que le texte qui tient lieu de constitution et le système choisi par la loi électorale, indépendamment de la mauvaise organisation du processus électoral, sont mauvais pour notre peuple et notre pays : ils ont préparé la continuation de la dictature, ainsi que cela se confirme, comme le subissent aujourd’hui quelques-uns de ceux qui ne nous ont pas suivis et qui ont imposé cette constitution et cette loi électorale, arroseurs arrosés. Mais, le désespoir ne doit pas être de mise, car la campagne référendaire ainsi que les résultats réels, non pas les tripotages de l’équipe Malu-Malu, sont encourageants, ils montrent qu’une bonne frange de notre peuple, surtout la frange éveillée de la jeunesse et des villes, ont compris nos critiques et y ont adhéré. Pour les forces de progrès et de salut la lutte continue.

Parce que vous le citez, que pensez, très rapidement, du sort réservé au professeur Mukadi ?

Je ne dirai pas grand chose personnellement, Bonyi a montré qu’il était suffisamment grand pour se défendre tout seul, je sais qu’il l’a fait avec brio devant ses tortionnaires, armé de la vérité et de sa science, ce n’est pas pour rien qu’il est avec d’autres compatriotes membre-fondateur de C2R (Collectif pour la Rupture et le Renouveau). Mais, enfin, comment l’Etat et les citoyens sont-ils protégés alors que des « mercenaires », qui entendaient mettre à feu et à sang notre pays, déstabiliser le processus et les institutions de la République y compris en attentant contre la vie de notre chef de l’Etat, parce qu’un coup d’Etat ne se fait que comme cela, ces « affreux », ont été libérés, sans interrogatoire convaincant, sans procès, comme s’ils n’avaient rien fait ? Par ailleurs, le candidat auquel, selon le ministre de l’intérieur, les mercenaires étaient liés est libre et continue sa campagne. Mais, on s’en prend aux avocats, au mépris de toutes les lois sur la procédure pénale et sur le statut de ces auxiliaires de la Justice que sont les avocats. Je termine sur la dénonciation de ces violations flagrantes des droits et libertés constitutionnels ; voilà la constitution, même mauvaise comme je le dis, déjà violée dans ses seules bonnes dispositions.

Revenons à des questions d’actualité. D’abord et toujours, ce fameux article 222. Qu’en pensez-vous ?

J’ai déjà trop parlé de cette question, mais, comme enseignant, je sais que la répétition est la mère des sciences. Beaucoup de gens en parlent sans se poser la première question, la question capitale, celle de savoir à quelle préoccupation répond l’article 222. Pourquoi cet article était-il nécessaire ? Même ceux qui sont embarqués dans la solution du tandem des grands juristes que sont Malu-Malu et Basengezi ne peuvent pas oser répondre que c’était pour décider une autre prolongation de la transition ou pour ouvrir une nouvelle transition comme j’ai entendu parler de « la petite transition prévue par l’article 222 ». Il n’y a donc aucune logique que cet article ait été fait, depuis octobre 2004, en vue de prolonger la transition après le 30 juin 2006. Si on n’avait pas voulu suivre la tradition des constituants de ce pays, en décidant, sans que l’on sache pourquoi, que la nouvelle constitution entrera en vigueur à la date de sa promulgation et abroge ainsi la constitution de transition, cet article n’aurait pas été nécessaire et il n’aurait pas existé. Il a été nécessité par le fait que, ayant décidé que la constitution entrera en vigueur à la date de sa promulgation, on s’est rendu compte que la constitution étant adoptée pendant la transition, sa promulgation et, donc, son entrée en vigueur, interviendra pendant la transition alors même que les nouvelles institutions ne seraient pas encore installées ; dès lors, il était nécessaire que, malgré l’entrée en vigueur de la nouvelle constitution, même si celle de transition est abrogée, les institutions de transitions, obligées de continuer parce que les autres ne seraient pas encore élues, continueront de fonctionner sur la base de la constitution de transition. Tout cela, j’insiste avec force, étant bien évidemment entendu que les élections et l’installation des nouvelles isntitutions seraient intervenues, comme c’était convenu et comme c’est de bon sens, avant la fin de la transition, déjà prolongée du reste par l’article 196 de la constitution de transition. On aurait dû résoudre autrement la triple problématique « promulgation - entrée en vigueur-applicabilité ». Il n’y a pas d’autre logique. Quand le 15 mars 2005 on adoptait le projet constitutionnel avec tambour et trompette suivis de champagne, et encore plus loin quand la commission constitutionnelle du Sénat adoptait en octobre 2004 son article 259 qui est à l’origine de l’actuel 222, qui pouvait oser dire que le 30 juin 2006, on n’aura pas encore fait les élections, alors que le séminaire inter-institutionnel venait à peine de baliser tout le cheminement et que tous les responsables, ministre de la défense, président de la CEI, avaient dit, tout en tenant compte du retard de la logistique, que tout serait prêt pour le dernier trimestre 2005, alors même que le CIAT, le président de la Commission européenne, le ministre belge de la défense, le patron de la MONUC, etc., avaient déjà prévenu dès le 30 juin 2005 qu’ils étaient venus festoyer à Kinshasa, qu’ils n’accepteraient pas un seul jour de plus au-delà du 30 juin 2006, donc après la prolongation opérée sur la base de l’article 196. Soyons sérieux, qu’on ne nous prenne pas pour des idiots. Remarquez qu’il y a une différence entre cette disposition et celle correspondante figurant dans l’avant-projet sénatorial qui se limitait à dire « les institutions politiques de transition restent en place jusqu’à l’installation effective des institutions correspondantes prévues par la présente constitution », c’est lors de « l’expertise Liège » qu’un expert, congolais, a proposé, en expliquant pourquoi, qu’on ajoute cet élément pour qu’elles fonctionnent « conformément à la constitution de transition », afin que, de toute façon, comme la nouvelle constitution entrera en vigueur pendant la transition, elle ne peut pas encore être appliquée parce que les nouvelles institutions n’existeront pas encore, les anciennes ne peuvent donc fonctionner que sur la base de la constitution de transition.

Par comparaison, les dispositions « transitoires » de la constitution française de 1958, particulièrement les articles 90 et 91 n’ont pas la même nature que les nôtres : nous avons une transition qui a déjà été prorogée, avec une constitution et des institutions de transition, ce qui n’était pas le cas en France où l’on passait d’une constitution à la mise en œuvre d’une nouvelle et à la mise en place de nouvelles institutions. Quand l’article 90 français, par exemple, dit que « Le mandat des membres de l’Assemblée nationale en fonction viendra à expiration le jour de la réunion de l’Assemblée nationale élue en vertu de la présente Constitution… », cela suppose, évidemment, que l’élection de l’Assemblée nationale aura eu lieu à la période prévue. Les dispositions transitoires d’une constitution n’ont rien à voir avec une période constitutionnelle de transition ni avec l’ouverture d’une prorogation d’une période constitutionnelle de transition, comme la nôtre. Il s’agit d’une question d’installation qui apparaît du fait de la coexistence, un temps, entre les anciennes et les nouvelles à venir, et que d’autres constitutions, pas seulement la française, règlent également (ex. constitution nigérienne du 12 mai 1996, art. 127 et 130). C’est qu’on nous propose c’est de croire que l’article 222 est la prorogation automatique d’une prorogation déjà intervenue, elle, sur la base d’un texte. Certes, il se pose, dans notre cas, un problème de continuité, mais d’une autre nature, qui ne peut se régler par le recours pur et simple à cet article 222 ; même certains de ceux qui croient que l’article 222 ouvre une autre « transition » après la double transition qu’on a eue, estiment que cela ne peut se passer automatiquement. Quand je dis qu’au-delà du 30 juin 2006 le maintien pur et simple des institutions sera un coup de force, non pour que qui que ce soit déclare la guerre ou la révolution, mais pour montrer qu’on aurait pu mieux faire les choses ; se rendant compte que malgré les efforts on ne tiendrait pas le chronogramme, les responsables de la CEI, qui n’ont qu’une responsabilité technique, auraient dû en faire état aux politiques pour qu’une solution politique à traduire en norme juridique soit adoptée par ces derniers, il y avait suffisamment de temps pour régler tout cela, avec ce report des élections d’avril à fin juillet. Il faut tout simplement reconnaître que, pour des calculs politiques, on a choisi de mal gérer cette question quand il était encore temps.

Très rapidement, à cet égard, on a parlé de concertations, de négociations, etc. Qu’en pensez-vous ?

Avec les amis de C2R, nous avons publié une déclaration à cet effet. Ceux qui refusent ces concertations pensent, entre autres, que cela remettrait en question le partage, je crois qu’il faut oublier cette honteuse opération de vol vulgaire. Mais, avec trois mois de report, certains problèmes auraient pu être réglés, ne serait-ce que le seul relatif au retard pris alors que les élections ne peuvent avoir lieu, les politiques, dans une concertation à nombre réduit, 2 ou 3 représentants par famille politique et force sociale parmi les plus significatives, elles sont connues, sans les per-diem qu’affectionnent les transitionnaires, sans quitter Kinshasa, en une semaine, pouvaient décider cette autre prolongation que leur bêtise a nécessitée ; mais on avait également le temps de penser à la manière dont les opérations pré-électorales ont été, de l’avis de tous, bâclées, sans citer Tshisekedi et l’UDPS. Personnellement quand j’en parle je ne pense pas à eux spécialement même si je crois, sais et ai dit que l’absence d’E. Tshisekedi est un malheur car tout est faussé et rien n’est plus crédible ; je pense à ces villages mal desservis et à ces Congolais, y compris ceux qui lors des élections, depuis le référendum, auront rempli la condition de l’âge (ça fait sans doute dans l’ensemble quelques millions de Congolais privés d’élection et de représentation), pour eux on pouvait ouvrir 2 bureaux par territoire en trois semaines pour leur inscription sur les listes électorales. Je termine en disant mon étonnement de voir de très nombreux politiciens, y compris de nombreux candidats, même devant M. de la Sablière, critiquer sévèrement la manière dont le processus est manipulé, comment pour eux tout est truqué et joué d’avance, les intimidations dont des candidats sont victimes, comment, pour les intérêts politiques d’un seul camp, des abus sont commis par le vol et l’usage des biens de l’Etat ainsi que par la confiscation de l’appareil d’Etat, estimant qu’il s’agira d’une mascarade plutôt que d’élections, mais sans en tirer la seule conséquence logique : les candidats sérieux et sincères devraient quitter la barque et boycotter ce qu’ils appellent mascarade. Je sais qu’ils ne le feront pas, certains étant des alimentaires (c’est démontré), d’autres attendant de se retrouver à quelque niveau dans les institutions (comme le prouve le rapport de C. de Filippi), pour continuer ce qu’ils sont maintenant accoutumés à faire, la prédation, ou pour retrouver le luxe qu’ils ont affectionné, ou encore pour trouver un job (n’oublions pas que les institutions sont faites de 90% de sans-emploi même s’ils ont accumulé des richesses).

Mais, la communauté internationale a adopté l’interprétation de la CEI et rejeté toute idée de concertation.

Ce n’est pas pour avoir suivi un raisonnement juridique, mais seulement pour les intérêts politiques et autres que nous savons. La plupart le disent en se référant toujours à la CEI, M. Guéhenno, par exemple, constate que la CEI a dit que l’article 222 ne permet pas un vide juridique, … etc. Mais, comme vous le voyez, les explications que je viens de donner ne parlent pas de vide juridique, il s’agit de toute autre chose. Par ailleurs, je suis surpris qu’il y ait encore des Congolais pour se référer aux « spécialistes » que sont, par exemple, C. Braeckmann et Marie-France Cros qui subissent et acceptent toutes sortes d’influences, qui, pour des raisons inavouables et peu honorables, changent d’opinion comme les petites culottes : cette dernière se faisant ethnologue, explique que les exigences de concertations dénotent une différence « culturelle » entre Européens et Africains, les premiers s’en tenant à la légalité des textes, les seconds, plus émotifs et irrationnels, négligent les textes pour des solutions sentimentales (éviter les crises et les conflits, etc.), oubliant que les premiers défenseurs et bénéficiaires de la thèse CEI sont des …Congolais-Africains, comme le lui a démontré dans Le Potentiel un autre jeune et brillant membre-fondateur de C2R, J-P Mbelu. Dans les explications que j’ai données, où voyez-vous du culturalisme ou du sentimentalisme ? Comme le révèle Cros elle-même dans la Libre Belgique du 13 juin (c’est uniquement à cela que peut servir sa lecture), le sentimentalisme est dans l’autre thèse, soutenue par la communauté internationale, d’abord parce qu’après des centaines de millions dépensés, celle-ci est fatiguée et veut que ça se termine vite et n’importe comment, ensuite parce que comme le révèle encore Marie-France Cros, «l’appui octroyé par les capitales amies à Joseph Kabila - parce que les Etats préfèrent le statu quo aux bouleversements - est par ailleurs trop visible pour ne pas courroucer les adversaires du président (sortant) en place ». Vous voyez que ceux qui se permettent de nous donner des leçons nous méprisent et n’ont aucune considération pour nous ; il faut que les patriotes congolais sachent que nombre d’entre les donneurs de leçons ne nous valent pas ni intellectuellement ni dans la connaissance et l’amour de notre pays et qu’ils n’ont rien à nous apprendre.

Un mot sur la visite de la délégation du Conseil de sécurité. Vous avez entendu l’ambassadeur De la Sablière, que dites-vous de ses propos ?

Au moment où la mode au Congo, lancée par le sommet de l’Etat, était de vilipender l’ONU et d’insulter le Secrétaire général, j’étais le seul à reconnaître leur utilité et la qualité du travail qu’ils allaient réaliser dans le pays (voir mes écrits et mes déclarations). Mais, le Conseil de sécurité est un organe intergouvernemental dont les positions sont déterminées par des gouvernements sur la base des rapports de diplomates, lesquels ne sont pas toujours au contact de la réalité vécue par les Congolais. Internationaliste, je ne reproche donc pas au Conseil une impartialité délibérée, mais le fait de ne s’abreuver qu’à des rapports bidons comme vient de le confirmer le rapport-aveu du délégué de l’Union européenne au Congo, M. de Filippi, de ne pas écouter avec suffisamment d’attention et d’intérêt d’autres sons de cloche. Je retiendrai uniquement quelques éléments de la conférence de presse de M. de la Sablière :

1°) Selon le communiqué officiel de la Monuc, « Le Conseil de sécurité a émis le souhait que le prochain gouvernement « mette la maison Congo en ordre », demandant que la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption et l’impunité dont bénéficient les auteurs d’exactions contre les civils, en particulier, soient des priorités du prochain gouvernement élu. » Cela montre l’ignorance de la vraie nature du système mis en place par la « nouvelle constitution » et de la vraie psychologie des acteurs congolais : où voit-il que la constitution garantit la bonne gouvernance et que ceux qui, comme me l’avait flanqué un sénateur, «ont fait la guerre pour conserver le pouvoir ou pour y accéder l’ont fait pour accepter le contrôle et la sanction qu’implique la bonne gouvernance » ? Pourtant, il est au courant de tous les rapports et audits qui révèlent des scandales que nulle part d’autre qu’au Congo on ne tolèrerait ; parce que le cadre juridique de la gestion n’a pas changé et même a empiré, il n’y aucune raison de croire que les institutions issues de ces élections pourront « mettre la maison Congo en ordre », au contraire tout indique qu’ils n’en ont même pas la volonté.

2°) Il met « en garde contre des discours xénophobes sur la nationalité des candidats ». S’enquérir de la nationalité des candidats est-ce de la xénophobie, quand on sait qu’en Occident les étrangers ne sont ni éligibles ni électeurs, que, par peur de l’extrême-droite, aucun parti politique, même ceux qui l’avaient inscrit à leur programme, n’ose plus parler du simple vote des étrangers, sans même encore envisager leur éligibilité.

3°) Il prescrit que le Congolais qui sera élu président de la République dans les mois à venir devra se montrer «généreux». Ce faisant, il établit tout un programme pour le prochain élu, un gouvernement d’union nationale, inconnu en Occident sauf temps de crise mais proposé aux Congolais comme « générosité » et sans doute la seule culture politique dont ils soient dignes et capables, ne pouvant rien comprendre à la démocratie pluraliste et d’alternance.

4°)Le grand message c’est : le Conseil de sécurité ne peut pas se mêler des querelles congolaises, par son rôle. Mais, en réalité, on est dans une situation où, comme je le dis pour l’Eglise, une neutralité affichée équivaut à un choix politique délibéré. La prétendue non-intervention ne convainc personne, tous les propos du chef de la délégation du Conseil de sécurité que je viens de rapporter sont une intervention et, déjà, c’est l’Union européenne qui a annoncé le calendrier à venir et l’un des premiers responsables du corps expéditionnaire européen a annoncé qu’ils allaient frapper fort les fauteurs de troubles, entendez ceux qui oseront manifester pour contester les résultats des élections.

Vous avez vu la hiérarchie de l’Eglise catholique monter au créneau. Que pensez-vous du reproche qui lui est fait de se mêler de politique ?

Moi, je lui reprocherais même de ne pas assez s’en mêler ; je m’explique. Je balaie d’abord tous les prétextes du genre « Donnez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », ou encore « tout pouvoir vient de Dieu ». Le premier, qui est une réponse du Seigneur à une question précise n’a rien à voir avec une prétendue séparation étanche entre le temporel et le spirituel. Le second, qui implique qu’en s’en prenant au pouvoir, l’Eglise irait à l’encontre de cette parole de Saint Paul, a toujours été le moyen des différentes dictatures de s’imposer et de réprimer toute opposition. Dieu a créé l’homme, devant vivre en société et, donc devant accepter l’organisation de celle-ci et, par conséquent, Il a institué le principe de l’autorité et du pouvoir, mais Dieu, depuis Israël, ne choisit pas les dirigeants, rappelez-vous, il a dit à Samuel « laissez-les choisir leur roi », parce qu’ils en réclament un ; quand un aventurier, par la guerre ou par coup d’Etat, s’impose, il n’est pas élu de Dieu, quand les élections, même truquées, désignent quelqu’un, ce dernier n’est pas élu de Dieu.

Mais, une séparation irréductible entre le temporel et le spirituel, qui cantonnerait l’Eglise dans l’évangélisation, est-elle fondée ?

NON. Ce que n’admet pas le droit canon, et cela se justifie, c’est qu’un ecclésiastique entre dans une compétition politique pour devenir, en qualité d’ecclésiastique, autorité politique. Mais tous les enseignements de l’Eglise sont clairs : l’évangélisation est destinée à convertir les hommes pour que « ceux qui croiront » et qui « seront baptisés », soient « sauvés », et Jésus sauve tout homme et tout l’homme, esprit, âme et corps (Il a guéri les malades dans leur corps, Il a nourri les affamés, le salut qu’Il offre ne concerne pas que l’âme ou l’esprit, les élus iront au paradis dans leur entièreté, certes avec un corps de gloire mais un corps). L’Eglise est « dans le monde et non en face », elle enseigne la dignité et la valeur de la personne humaine, y compris dans les conditions de vie, de travail, etc., elle enseigne les devoirs du pouvoir politique, soumis au bien commun et à la justice qui sont la loi divine et la condition de la légitimité et de la validité du pouvoir, sans laquelle le pouvoir n’est pas légitime et ne mérite pas l’obéissance des citoyens (je pourrais citer des centaines de références, de l’Evangile et des Epîtres à la dernière encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est, en passant par Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin et les autres Pères de l’Eglise, Vatican II et les encycliques des différents autres souverains pontifes). Par ailleurs, l’Eglise congolaise est composée de Congolais, concernés dans leur corps et dans leur vie, responsables du bien-être spirituel et matériel du peuple de Dieu ; personne, pas même le pouvoir, n’a le droit, pas plus qu’il n’en a sur les autres Congolais, de lui interdire de parler ou de jouer son rôle d’éclaireur et du bon pasteur qui fait paître son troupeau et panse ses brebis. Tous les Congolais, religieux, intellectuels, société civile, ont le droit et le devoir de s’occuper de politique ; certes quelques-uns voudraient occuper une fonction, comme charge limitée dans les prérogatives et dans le temps, et iraient à la compétition. C’est que, je suis contre les « politiciens de carrière », qui décrètent qu’ils sont les seuls à avoir le droit de s’occuper de l’Etat en excluant tous les autres, mais en réalité des parasites qui s’enrichissent en volant l’Etat et les masses laborieuses, qui confisquent l’Etat et limitent les droits des autres Congolais, s’octroyant un droit exclusif injustifié de parler du Congo et de la vie des Congolais et interdisant aux autres de s’exprimer, sous peine de répression. Je suis pour la limitation du nombre de mandats aux fonctions politiques : 2 au maximum pour la présidence, 3 au maximum pour les autres niveaux ; moi qui ne suis pas un « jeune », j’invite les jeunes à me rejoindre dans ces conceptions parce que les caciques leur ferment l’accès aux fonctions électives en s’y incrustant ad vitam aeternam. Il n’est pas normal, même si cela se fait en Occident où cela commence à être remis en cause, que l’on trouve des politiciens aux fonctions depuis 20 ans et plus, il faut une rotation qui donne à tous les Congolais la possibilité de participer en alternance à la gestion démocratique de la collectivité. Je disais que je reproche à l’Eglise de ne pas assez faire dans ce domaine : sous prétexte de neutralité, elle se tait sur trop de choses et, objectivement, entre le faible et les puissants, elle devient le soutien ou le complice objectif de ces derniers ; je sais que l’Eglise elle-même, faite d’êtres d’os et de chair, est divisée en son sein, elle est ainsi entravée.

On connaît votre opinion sur la manière dont le processus a été organisé et même sur la loi fondamentale qui régira la 3e république. Néanmoins, pour terminer, croyez-vous que, sur le plan strictement technique, les élections se dérouleront bien ?

Vous dites « On connaît », peut-être parce que vous pensez que j’en ai trop parlé. Mais, on n’a jamais assez parlé du sort de son pays et, croyez-moi, je continuerai encore d’en parler. L’évolution a confirmé tout ce que j’avais pressenti, tout comme, point par point le rapport de M. de Filippi. Je n’ai donc aucune illusion sur ces élections qui ne visent aucune gouvernance mais sont uniquement ordonnées à légitimer le pouvoir : j’oppose une réfutation catégorique à la fausse idée que la crise congolaise soit une simple crise de légitimité, et à la fausse allégation que les élections aient pour objet la légitimation des gouvernants. Cela dit, mes critiques techniques sont également connues ; je ne reviendrai que sur une seule, maintenant que les partis et les candidats n’attendent plus que la tenue des élections et les résultats qui les enverront à la grosse mangeoire qu’est pour eux l’Etat. C’est l’aspect relatif au calcul des résultats et à l’attribution des sièges. Pour ne citer que cette seule référence, dans Le Potentiel du 25 avril 2006), je disais : « Les auto-législateurs que sont les membres de l’establishment actuel ont décidé le système des listes dites ouvertes. Je ne reviens pas sur l’inanité et la nocivité politique ainsi que sur les difficultés techniques de ce choix que je me suis trouvé seul à abondamment critiquer, mais j’invite les candidats et leurs partis à lire ou à relire, pour les quelques rares qui l’ont déjà fait, les articles 118 et 119 de la loi et d’essayer de comprendre surtout l’article 119 et, s’ils comprennent, d’imaginer le nombre et la complexité des opérations techniques nécessaires pour le calcul des voix et la répartition des sièges par parti ou candidat, avec une vingtaine de candidats par circonscription électorale territoire, plus encore par ville, plusieurs milliers pour Kinshasa avec plus de 800 par chacune des quatre circonscriptions électorales de Kinshasa, et avec au moins une dizaine de listes de partis par circonscription électorale territoire pour ne prendre que ce cas mais plusieurs dizaines de listes à Kinshasa. J’abrège et résume : même à supposer que la CEI en appelle à des techniciens spécialistes et experts électoraux étrangers, uniquement d’ailleurs à ceux ayant déjà participé à ce genre d’opérations, et ne se contente pas des agents qu’elle a recrutés et formés sur le tas, primo, il faudra plusieurs semaines ou même plusieurs mois après la clôture du scrutin législatif pour en connaître les résultats, secundo, l’occasion est belle pour organiser soit des fraudes délibérées, soit des tripatouillages rafistolés faute d’avoir maîtrisé les techniques, soit les deux à la fois ; en tout cas, de belles contestations, de belles empoignades et de jolis contentieux en perspective, avec toutes les lenteurs, tensions et même les crises qui pourraient en découler. »

Voilà qu’aujourd’hui, rapporté par Marie-France Cros (elle sert au moins à ça), dans la Libre Belgique du 9-6-06, l’expert de Union européenne en matière d’élections, Jean-Michel Dumont, me donne raison, on y lit : « Le pire est toutefois le bulletin de vote pour les législatives et en particulier ceux des circonscriptions de Kinshasa - où se présentent le plus grand nombre de candidats - constitués de... six feuillets de 50 sur 70 cm! Le bulletin de Mbuji Mayi et celui de Lubumbashi n’en comportent «que» 4, d’autres «que» 2 ou 3 (Bukavu, Kisangani). Reste que ce bulletin est extrêmement difficile à manipuler. «Il pourra figurer dans le Guinness Book des records», admet Jean-Michel Dumont, tandis que les candidats devront être « inquiets de ne pas être repérés dans le fatras des noms offerts au choix des électeurs (850 à Kinshasa sur les 6 feuillets du bulletin dans chacune des 4 circonscription). « Ils devront expliquer qu’il faut cocher le nom se trouvant à la place n°XXX, dans la deuxième colonne de la 5ème page. On imagine déjà le combat, dans les futurs isoloirs, entre l’électeur et cette masse de papier... » M. Dumont conclut : « Le dépouillement sera très compliqué». A propos, savez-vous qu’il faut réimprimer certains bulletins, car il y a des candidats oubliés et des candidats envoyés dans d’autres circonscriptions que les leurs ? Maintenant que des Blancs, C. de Filippi et J-M. Dumont, me confirment, peut-être les Congolais croiront-ils à ce nègre qui parle, de cœur à cœur, à ses compatriotes.

Alors, des hommes ou des « hommelettes » ?

Face à tout cela, j’ai envie de reprendre mes interrogations habituelles : Pourquoi nous prend-on pour des idiots ? Pourquoi, nous Congolais, avons-nous renoncé à réfléchir ? Mais aussi, j’ai une envie folle d’affirmer que, malgré tout, « nous sommes des hommes ». Cette expression, je crois, évoque quelque chose pour tout le monde, du moins pour ceux qui ont quelque culture et une connaissance de l’histoire congolaise, qui se souviendront du retentissant « JE SUIS UN HOMME » du regretté Mgr Eugène Kabanga. Certes, je l’ai choisie à cause de cela, pensant à tout le riche contenu et aux fortes implications de cette protestation de dignité. Mais, j’ai une autre raison personnelle, me rappelant un vieux de mon village qui, parlant « en français » de certains individus, disait d’eux qu’ils ne sont pas des hommes, mais des « hommelettes » ! Je suis certain que quelques-uns parmi les lecteurs ont compris cette sagesse et ce bon sens naturel idiomatiques de nos langues : le vieux voulait dire que ces gens ainsi qualifiés par lui ne sont que des « petits hommes » (littéralement : tuntu, diminutif et péjoratif, pas bantu) ou, mieux, des « sous-hommes », sans intelligence, sans courage, sans honneur ni dignité. Alors, en réalité, sommes-nous des hommes ou des hommelettes ?

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