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16 06 17 RFI -Violences au Kasaï : réactions de l'armée

En l’espace de dix mois, le Grand Kasaï, havre de paix depuis plus de 40 ans, s’est transformé en zone de conflit. Depuis la mort du chef Kamuina Nsapu, on dénombre des centaines, peut-être des milliers de morts, au moins quarante-deux fosses communes et plus d’un million de déplacés. Face à une insurrection sans précédent, les forces de sécurité ont mené une violente campagne de contre-insurrection. Les responsables sont connus. Ils sont le produit des heures les plus sombres de l’histoire du Congo, celles de ses deux guerres et des atrocités qui se perpétuent depuis dans l’Est du pays.

Le Grand Kasaï a dépassé l’est du Congo. La violence a atteint une intensité rare. En dix mois, le conflit entre les adeptes du chef coutumier Kamuina Nsapu et les forces de sécurité a touché cinq provinces. Au moins quarante-deux fosses découvertes, des communiqués incessants des agences ou organisations humanitaires, avec chaque semaine, son nouveau chiffre, plus d’un million de déplacés au Grand Kasaï. 
Depuis janvier 2017, l’insurrection se double de conflits interethniques, le plus souvent instrumentalisés à des fins politiques. 

Les militaires congolais ? Les Kamuina Nsapu réagissent à leur déploiement comme les groupes d’autodéfense de type Maï-Maï  l’ont fait au début de la première guerre du Congo. Pour les miliciens, ces militaires, et en particulier ceux qui ont été de toutes les rébellions soutenues par le Rwanda, sont des envahisseurs au même titre que l’armée rwandaise.

En 1996 et 1997, ce sont des dizaines, voire des centaines de milliers de réfugiés hutus rwandais et civils congolais qui ont été massacrés sur la route qui menait l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, au pouvoir et à Kinshasa. Pour beaucoup, le sujet reste tabou et aucun crime n’a été jugé. C’est le socle de la culture de l’impunité au Congo. Mais avant cet afflux de millions de réfugiés, parmi lesquels on comptait ceux qui avaient commis le génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda, l’est du Congo n’était pas si différent du Grand Kasaï. Malgré déjà quelques drames , la situation y était globalement paisible et il n’y avait pas de violence récurrente et généralisée. Et même si au Rwanda et au Burundi voisins, les machettes avaient déjà parlé, l’Est résistait tant bien que mal. Sans massacres de masse ni campagnes de viols, sans torture ni fosses communes. La violence n’a pas toujours atteint une telle échelle en RDC. 

Les officiers déployés dans le Grand Kasaï ont commencé leurs carrières à cette époque. Officiers ou « Kadogo  », ce sont, pour la plupart, des soldats de l’est du pays, qui ont été amenés à venir sur les terres « sacrées » du chef Kamuina Nsapu, au gré des restructurations au sein de l’armée congolaise.

La veille de sa mort, le chef coutumier Kamuina Nsapu n’imagine pas que son territoire est sur le point de basculer dans une telle violence. Un député l’avertit : « Si ces gens venaient à envahir votre royaume pour tuer des femmes et des enfants… ». Mais Jean-Pierre Mpandi ne veut rien entendre. Il ne veut pas céder face au pouvoir et à ses forces de sécurité. 

C’est le choc de deux mondes avec d’un côté Kinshasa, le pouvoir, l’argent et les guerriers, et de l’autre, les campagnes du Grand Kasaï, marginalisées, où l’on se souvient encore du temps où les chefs coutumiers étaient rois. Kamuina Nsapu espérait se tailler un royaume dans la RDC de Joseph Kabila, revenir aux traditions et chasser l’État. Ses miliciens tentent aujourd’hui de réaliser son « rêve » avec une violence très politique et certainement pas aveugle. Face à eux, ils trouvent les guerriers de l’Est.

LE GÉNÉRAL ERIC RUHORIMBERE, UN ANCIEN REBELLE À LA TÊTE DE LA RÉPRESSION

Le 29 mai 2017, l’Union Européenne adopte des sanctions contre neuf personnalités congolaises, politiques pour la plupart. Sur le dossier Kasaï, il n’y a qu’un nom d’officier : le Général Eric Ruhorimbere . Chef des opérations, il lui est reproché d’avoir eu un recours excessif à la force et d’être responsable des exécutions sommaires commises par ses militaires dans le Grand Kasaï.

S’il est aujourd’hui basé à Mbuji-Mayi au Kasaï-Oriental, Eric Ruhorimbere a été de toutes les rébellions dans l’est du pays, parmi celles les plus dénoncées par l’ONU  pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Lunettes de soleil vissées sur le nez, posture rigide, Eric Ruhorimbere n’est pas homme à hésiter.
D’abord, durant la première guerre du Congo , il choisit l’AFDL , la rébellion, soutenue par le Rwanda et l’Ouganda, qui mène une campagne militaire d’une rare violence et renverse en quelques mois le régime vacillant du vieux président Mobutu. Son ethnie, les Banyamulenge , est la cible d’attaques de la part de miliciens ex-FAR / Interahamwe   et par des miliciens d’autres communautés congolaises . Il se retrouve dans une alliance objective avec le Rwanda. Le nouveau régime à Kigali veut chasser les Hutus, ex-FAR comme refugiés, loin de ses frontières. Les Banyamulenge veulent les repousser hors de ce qu’ils considèrent comme leurs terres.

Eric Ruhorimbere est encore un combattant rebelle quand il rejoint le RCD  contre le tout jeune régime de Laurent-Désiré Kabila  qui vient de se retourner contre ses anciens alliés, Kigali et Kampala. C’est le début de la deuxième guerre du Congo . Eric Ruhorimbere est, notamment, soupçonné de faire partie des commandants banyamulenge ayant participé à l’assassinat de 36 officiers congolais à l’aéroport de Kavumu au Sud-Kivu, le 4 août 1998, et aux massacres de Makobola et Kasika au Sud-Kivu entre 1998 et 1999, selon le "Mapping report , 20 ans d’impunité au Congo"
Au sortir de la guerre, Eric Ruhorimbere n’a aucunement l’intention de quitter son « royaume » de l’Est. Comme son compagnon d’armes Laurent Nkunda , il refuse en 2003 d’être « brassé », c’est à dire mélangé avec d’autres anciens belligérants et envoyé dans une autre province de la RDC. C’est le cas de bon nombre d’officiers rwandophones . Pour eux, hors de question de laisser leurs ennemis assurer la sécurité de leurs familles et de leurs biens dans le Nord et le Sud Kivu. Et pourtant l’objectif, c’est de créer une nouvelle armée nationale et républicaine. C’est ce que devaient devenir les FARDC, Forces Armées de la République Démocratique du Congo. 

En 2004, lors de la prise de Bukavu, on retrouve, sans surprise, Eric Ruhorimbere aux côtés du colonel insurgé Jules Mutebutsi. Comme lui, il sera obligé de fuir un temps au Rwanda. Trois ans plus tard, il rejoint, bien que tardivement, le CNDP , la rébellion de Laurent Nkunda. Après 10 ans d’impunité, ces officiers, redoutés, n’hésitent pas à massacrer, même sous le regard des casques bleus, comme à Kiwanja en 2008.

"Les 4 et 5 novembre 2008, environ 150 personnes ont été tuées dans la ville de Kiwanja, à moins d'un kilomètre des forces de maintien de la paix des Nations unies. Cet événement constitue l'un des pires massacres des deux dernières années au Nord-Kivu. " Selon le rapport
Massacres à Kiwanja, l’incapacité de l’ONU à protéger les civils, de HRW, Décembre 2008

"Les combattants CNDP ont procédé à l’exécution systématique, pour l’essentiel d’hommes adultes qui étaient accusés d’appartenir ou de soutenir les groupes Maï-Maï " selon le rapport sur les graves violations des droits de l’homme commises à Kiwanja, en novembre 2008, de BCNUDH , septembre 2009.

Seule entorse à ce parcours, le M23 . A la différence des autres mouvements rebelles de l’Est, Eric Ruhorimbere ne rallie pas celui-ci, même s’il a longtemps servi sous les ordres de Bosco Ntaganda, dit « Terminator », qui est à l’origine de cette révolte de 2012. Alors que le M23 fuit en Ouganda et au Rwanda, Eric Ruhorimbere est récompensé pour son apparente fidélité aux FARDC. Bien qu’il fasse partie des généraux considérés par la Monusco comme « rouges  », il est promu général en 2014. A deux ans de la fin de son deuxième et dernier mandat, Joseph Kabila le nomme, en compagnie d’autres généraux « rouges », dans le centre et l’ouest du pays. Est-ce un hasard ? C’est là que la population est le plus susceptible de manifester contre son maintien au pouvoir. 

L’autre raison pour laquelle le pouvoir déplace les généraux d’est en ouest, c’est qu’il veut empêcher ces ex-rebelles de se retourner contre le président Joseph Kabila, notamment en les coupant de leurs bases, le Rwanda et l’Ouganda. Ce redéploiement se fait au grand dam des Kasaïens eux-mêmes, qui considèrent ces militaires comme des étrangers, des « Rwandais », présentés comme criminels et oppresseurs. 
L’un des premiers à ouvrir la voie Est-Ouest est le général Obed Rwibasira , jusque-là commandant de la région militaire du Nord-Kivu. Il était accusé de laisser l’armée rwandaise faire des incursions en territoire congolais. Il est transféré en décembre 2004 à Mbuji-Mayi, au Kasaï-Oriental, puis à Kananga, au Kasaï-Central. Quand la crise du M23 éclate, l’état-major craint que certains de ses officiers se joignent aux mutins. Parmi ces unités, il y a le 811e régiment , commandé par le colonel Innocent Zimurinda, qui est également muté à Kananga en avril 2012. Pour beaucoup, ces officiers rwandophones ont déjà près de dix ans de présence dans le Grand Kasaï.


À TSHIMBULU, LE COLONEL FRANÇOIS MUHIRE ET 19 FOSSES COMMUNES

"Congo, 2017 a apporté des fleuves de sang. On dit toujours, celui qui cherche trouve." 

A Tshimbulu, au Kasaï-Central, les habitants appellent « les catastrophes » la succession d’attaques mystiques et de répressions sanglantes. Ces derniers mois, elles rythment leur quotidien. La première « catastrophe » a lieu du vivant du chef Kamuina Nsapu. Le 8 août 2016, ses adeptes prennent d’assaut le commissariat et d’autres bâtiments publics. Ces affrontements font une dizaine de morts. Mais c’est à partir de janvier 2017 que « les fleuves de sang » se déversent. En cinq mois, les miliciens attaquent à dix reprises et sont massacrés à Tshimbulu et dans les localités environnantes. Sur les quarante-deux fosses que l’ONU a documentées jusqu’à présent, dix-neuf ont été découvertes à Tshimbulu.

" - Moi, je n’ai jamais vu de cadavre de militaires, et je ne sais pas s’ils ont leur manière de cacher ça. Mais les civils, j’ai vu. Des petits enfants. 
- Et qu’est-ce qu’ils font des corps ? 
- Ils les enterrent. Ils les enterrent. " témoigne une habitante de Tshimbulu, le 11 mars 2017

Depuis janvier 2017 et l’apparition de ces fosses communes, l’officier en charge des opérations à Tshimbulu s’appelle François Muhire Sebasonza . La justice militaire congolaise l’accuse d’être l’un des principaux auteurs d’un massacre commis quatre ans plus tôt au Nord-Kivu. 

Nous sommes à Kitchanga au Nord-Kivu en février 2013. Le régiment de François Muhire, à l’époque, s’appelle le 812e. Des affrontements tournent au massacre de civils : au moins 200 morts et des centaines de maisons brûlées ou pillées. 

Ces civils étaient soupçonnés par François Muhire et ses hommes de soutenir un groupe armé rival, qui devait être intégré au sein de l’armée congolaise. La justice militaire congolaise identifie quatorze officiers, dont François Muhire, comme les principaux responsables de ces violences. 

Pire, le groupe d’experts des Nations unies accuse François Muhire d’avoir distribué des armes à des civils de sa communauté, pendant que son supérieur – lui – appelait à tuer la population de Kitchanga. Après avoir été attaqué par un groupe armé, l’unité de François Muhire se serait vengée, selon les experts onusiens, en massacrant la population de Kitchanga, accusée d’être complice du groupe rival. En juillet 2013, cette information est transmise par le groupe d’experts des Nations unies sur le Congo au Conseil de sécurité de l’ONU.
Ce que l’on sait du massacre de Kitchanga
Après le massacre de Kitchanga, François Muhire et ses hommes disparaissent du théâtre des opérations. Les hommes du 812e régiment sont redéployés à Kananga, au Kasaï-Central. C’est d’ailleurs là que, la même année, les militaires sont interrogés pour la première fois. Trois ans plus tard, début 2016, la justice militaire congolaise a une liste de quatorze suspects, dont François Muhire. Bien qu’elle ait interrogé plus de 400 témoins, les principaux auteurs de ce massacre n’ont jamais été arrêtés. Poussé par l’ONU , l’auditeur militaire congolais en charge de cet épineux dossier, le colonel Jean Baseleba Bin Mateto, demande à sa hiérarchie de rappeler les quatorze officiers à Goma. Le magistrat a identifié les noms de leurs nouvelles unités et leur lieu d’affectation. Mais il n’émet pas de mandats d’arrêt. Selon des sources proches du dossier, il hésite, car il craint des représailles.

En mai 2016, quelques semaines après sa demande, le colonel Bin Mateto est muté dans la province du Kongo-Central, très loin de Goma et de ce dossier. Officiellement, selon les informations reçues par le magistrat militaire, le 812e régiment est alors censé se trouver au Katanga, loin du Grand Kasaï. Mais quand la crise Kamuina Nsapu éclate, au moins quatre des officiers soupçonnés du massacre de Kitchanga sont à Kananga, puis à Tshimbulu. Sur leurs théâtres d’opération, les fosses communes se multiplient.

Entre le 8 août 2016 et le 4 janvier 2017, Tshimbulu ne connaît aucun affrontement. Le colonel Muhire et ses hommes arrivent et, juste après le réveillon de décembre 2016, les miliciens lancent leur première attaque.

"On n’avait pas de problème contre vous. Voyez l’année 2017, vous vouliez vous réjouir en ce début d’année. Vous voyez maintenant, Kamuina Nsapu ? Il y a vous et nous. " 

Pour les miliciens Kamuina Nsapu, les officiers FARDC rwandophones sont des « Rwandais », des étrangers qu’il faut chasser de leur « terre sacrée ». Leur arrivée est synonyme d’invasion. Les miliciens attaquent presque chaque mois la ville de Tshimbulu, où sont stationnés ces militaires. Sous les ordres du colonel François Muhire, les FARDC y répondent au lance-roquette. 
Dans la vidéo du 4 janvier, un militaire le dit lui-même.
"Là ce sont des bras. La roquette l’a touché. Cet autre-là, la roquette l’a presque réduit en morceaux. C’est lui qui a provoqué cette situation. Lui-même a commandé son morceau de musique et on le lui a offert. "

Après l’attaque du 9 février 2017 et la répression qui suit, le bureau conjoint des Nation unies aux droits de l’homme s’alarme publiquement, pour la première fois, des informations faisant état de l’utilisation de ces lance-roquettes par l’armée. Sur la vidéo tournée par un soldat le 9 février 2017, dans les armes saisies sur les miliciens, il ne semble y avoir qu’une seule véritable arme à feu. Et encore, elle semble plutôt ancienne, du type fusil de chasse de fabrication traditionnelle. C’est du calibre 12. La qualité de l’image est très dégradée. Mais le militaire passe les « armes » en revue. Il y en a trois, peut-être quatre. Toutes les autres sont des jouets en bois.

La ministre des Droits humains Marie-Ange Mushobekwa, estime que l’usage des lance-roquettes n’est pas disproportionné car des miliciens ont récupéré des armes à feu lors d’attaques contre des postes de police.

-Contenu d'une video tournée par un militaire-
Son téléphone portable en main, le militaire passe aussi en revue les corps des victimes. Une adolescente les jambes écartées, pagne relevé. Une deuxième plus âgée, même position, jupe relevée. Gros plan. La première semble avoir reçu une balle dans la tête, la deuxième a le haut du corps ensanglanté. L’auteur de la vidéo les filme de près et sous tous les angles. Un enfant, le visage déchiqueté. Il lui tourne autour. Deux jeunes avec des bandeaux rouges. Le deuxième a le pantalon baissé. Gros plan. Cinq victimes, dont des femmes et des enfants, avec pour l’essentiel des jouets en bois, des « armes mystiques » ou armes traditionnelles, mais pas des armes de guerre. En arrière-plan, un policier et des militaires discutent à une certaine distance de celui qui filme. Lui se déplace au milieu d’eux pour filmer ces corps.
 "- Est-ce que la population les a poussés à faire ce qu’ils ont fait ? 
- Venez, venez voir. 
- On ne bougera pas d’ici. C’est du boulot ça. 
- Je ne saurais pas avoir un autre boulot. 
- Même les filles en font partie ? 
- Les filles aussi, papa ! " 

Les fosses communes de Tshimbulu sont faciles à repérer. Tous les habitants en parlent. Elles sont toujours près de la route. A côté, sur la piste, il y a des traces de sang et « de la matière de cerveau ». Parfois, des bras, des jambes, des corps entiers, qui sont mal enfouis ou restent à l’air libre. La terre est fraîchement remuée. Ces fosses se trouvent, pour la plupart, dans un rayon de moins de cinq kilomètres autour de Tshimbulu.

Les premiers mois, l’armée congolaise semblait manquer de moyens logistiques. Du coup, elle réquisitionnait des camions civils pour transporter les soldats ou les corps des victimes des affrontements. Ainsi, le 12 août 2016, l’un de ces camions civils est visible au second plan dans l’une des vidéos de l’assaut sanglant contre Kamuina Nsapu. Mais tout change à partir de décembre 2016. Le 21 décembre, a lieu le massacre dit de « Mwanza Lomba ». Une vidéo de ce massacre est tournée par l’un des militaires présents . Dans cette vidéo, qui révèle les méfaits de l’armée, l’un des soldats parle du « bureau 4 ». C’est le nom du bureau logistique au sein de l’armée congolaise. C’est lui qui est en charge des camions et du ravitaillement. Aujourd’hui, une source au sein de l’état-major congolais confirme qu’il a été décidé, fin décembre 2016-début janvier 2017, de déployer des camions militaires dans la zone pour soutenir les opérations de l’armée. L’un de ces camions suit les soldats qui, le 21 décembre 2016, exécutent de présumés miliciens près de Mwanza Lomba. Depuis janvier 2017, les habitants du Kasaï-Central disent voir ces camions militaires. Quand ils circulent la nuit, les villageois découvrent le lendemain des fosses communes.

LE « LIEUTENANT JULLE », L’AUTRE « BOUCHER »

A Tshimbulu, il y a un autre nom que l’on murmure, c’est celui d’un lieutenant. Julle Bukamumbe se dit Kasaïen. Il serait même originaire du territoire de Kazumba, au Kasaï-Central. C’est un « vrai » Kasaïen parlant tshiluba, mais aussi les deux autres langues parlées au sein de l’armée, le lingala et le swahili. Le « lieutenant Julle » a débarqué un jour avec un major dans l’un de ces camions militaires. C’était fin décembre 2016. Le major est parti, il circule avec son camion dans le territoire de Dibaya, mais le lieutenant Julle Bukamumbe est resté. Il était déjà là quand le colonel François Muhire a été vu pour la première fois à Tshimbulu.

Le lieutenant Julle Bukamumbe ne se cache pas, il est même plutôt bavard avec la population locale. Il se plaint des mauvaises relations avec les « Rwandais », favorisés par la hiérarchie. Comme les Kamuina Nsapu, il accuse ses compagnons d’armes rwandophones d’être « étrangers » . 

Mais le lieutenant Julle a des préoccupations plus concrètes. Début mars 2017, selon une source militaire, il s’est directement plaint à Kinshasa du manque de nourriture, au grand dam du général Eric Ruhorimbere qui l’aurait rappelé à Kananga. D’autres sources disent que le lieutenant Julle a pillé un village. Il aurait également travaillé pour le compte d’une autorité locale. Julle Bukamumbe ne semble pas très populaire. 

Le lieutenant Julle « a beaucoup tué », disent les villageois, et pas seulement à Tshimbulu. Des habitants du territoire de Dibaya, là où a démarré l’insurrection, disent avoir reconnu sa voix sur les vidéos de l’assaut mortel contre le chef Kamuina Nsapu, le 12 août 2016. Trois sources disent l’identifier formellement. Parmi elles, il y a l’auteur de l’une des deux vidéos, la plus formelle.

Selon les informations recueillies par RFI, le lieutenant Julle Bukamumbe est proche de She Kasikila, l’ex-patron de la 5e brigade. Dix ans plus tôt, il aurait même combattu sous les ordres de She Kasikila au sein de cette unité.

She Kasikila contre les rwandophones
Les brigades sont devenues des régiments en 2010 – 2011. Et les hommes de la 5e brigade se sont notamment retrouvés dans le 811e régiment des FARDC. En 2012, ils ont été mutés à Kananga pour éviter leur ralliement à la rébellion du M23 . Le lieutenant Julle Bukamumbe était-il du lot ? Une chose est sûre, en août 2016, il est bel et bien présent à Kananga. Et pour les militaires et policiers présents, l’heure est grave, car tous sont mis en cause pour leur crédulité et leur manque d’efficacité. Selon un responsable local des services de sécurité, à cette époque, policiers et militaires peinent à s’opposer aux « enfants » de Kamuina Nsapu, qui ne sont pourtant armés que de simples bâtons. Certains de ces policiers et militaires, originaires du Grand Kasaï, rallient les miliciens, et ces ralliements inquiètent les autorités. D’autres, agents locaux ou originaires de provinces ayant les mêmes croyances que les Kamuina Nsapu, ont peur de leurs « pouvoirs mystiques », de leurs armes en bois et de leur « baptême » censé les rendre invincibles.
"Un jour, une petite fille est venue avec un bâton en forme de fusil. Elle a dit à un militaire : Donne-moi ton arme ou je te tue. Et le militaire la lui a donnée. " 

Quand le 12 août 2016, militaires et policiers sont envoyés à l’assaut du domicile de Kamuina Nsapu, ils doivent démontrer qu’ils savent mener les opérations attendues.
"Il faut que le président de la République sache qu’il a ses troupes à Kananga. Parce qu’on lui raconte que nous lui mentons. " déclare  
lieutenant Julle Bukamumbe, le 12 août dernier, lors de l’assaut sanglant contre le chef Kamuina Nsapu.
Dans deux vidéos tournées le 12 août 2016, le jour de la mort de Kamuina Nsapu, le nom du président Joseph Kabila est cité. Il y a la vidéo attribuée au lieutenant Julle Bukamumbe. Et celle d’un autre militaire, qui est dans la cour de Kamuina Nsapu. Face à son cadavre, téléphone portable en main, le militaire qui filme accuse Jean-Pierre Mpandi, c’est-à-dire Kamuina Nsapu, d’avoir manqué de respect au chef de l’Etat. Dans les cinq autres vidéos d’exactions commises par les forces de sécurité, dont RFI a reçu copie, il n’y a plus aucune référence au président Kabila. Celui-ci était à Kananga trois semaines avant la mort du chef Kamuina Nsapu pour inaugurer une centrale solaire, mais aussi pour s’enquérir de la crise.

MISES EN CAUSE, LES AUTORITÉS CONTRE-ATTAQUENT

"Ici nous sommes au village de Mwanza Lomba. Aujourd’hui, nous avons croisé les miliciens. Nous leur avons montré que la force reste toujours à la loi. Nous allons les poursuivre jusqu’à l’infini. Nous allons les poursuivre jusqu’au jour où ils seront tous exterminés." déclare un militaire congolais, le 21 décembre 2016.

Massacre de Mwanza Lomba

Le 18 février 2017, premier véritable coup de semonce pour le gouvernement congolais. Ce jour-là est publié sur les réseaux sociaux la vidéo dite « de Mwamza Lomba ». Aussitôt, les gouvernements américain et français montent au créneau et réclament une enquête. Le ministre congolais de la Communication, Lambert Mendé, dénonce un « montage ridicule » et parle de « rumeurs malveillantes ». A l’appui de sa thèse, il produit même, en français et en anglais, l’avis d’un expert non autrement identifié que « M. K. ». Etrangement, son expertise est intitulée Manipulation d’images de Tshimbulu.

"Il ne lui revient donc pas de prouver l’innocence des FARDC (…). Il appartient aux accusateurs, jusque-là inconnus, de prouver ces faits." Selon le communiqué du ministre de la Communication Lambert Mendé,  du 20 février 2017

Malgré les démentis officiels, la justice militaire congolaise ouvre une enquête. Le bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme se dit prêt à l’assister. La demande est acceptée le 25 février 2017, mais, quand il s’agit de se rendre sur le terrain, l’équipe de l’ONU est maintenue à l’écart. L’ordre de mission avait été, dit-on, « mal rempli ». Les magistrats militaires congolais continuent donc seuls leur travail. 

Le 20 février 2017, quand le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, le Jordanien Zeid Ra'ad Al Hussein, demande l’arrêt des tueries dans le Grand Kasaï, il fait référence à la vidéo de Mwanza Lomba. Les enquêteurs du bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH)  multiplient alors les missions sur le terrain pour tenter de vérifier les allégations de fosses communes. Désormais, ils ne sont plus seuls. Les casques bleus et d’autres sections de la Mission onusienne sont également impliqués dans les enquêtes sur les exactions. Mais les restrictions sont multiples et des casques bleus disent même avoir été menacés d’une arme par les militaires congolais alors qu’ils tentaient de progresser vers des présumés sites de fosses communes.

"À la lumière des rapports récurrents faisant état de graves violations et avec la récente découverte de trois nouvelles fosses communes, je presse le Conseil d’établir une commission d’enquête pour examiner ces allégations." déclare,  Zeid Ra'ad Al Hussein, haut-commissaire des Nations unies, dans son discours devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le 8 mars 2017.

Dix jours après l’appel du haut-commissaire, le 18 mars 2017, la justice militaire congolaise dit avoir arrêté sept suspects, tous militaires, et découvert deux fosses communes. Il n’est plus question d’un montage grossier. L’auditeur général congolais, le général Joseph Ponde, énumère une longue liste de chefs d’accusation : crimes de guerre par meurtre, mutilation, traitement cruel, inhumain et dégradant, refus de dénonciation d’une infraction commise par des justiciables ou des juridictions militaires. Mais il insiste sur le contexte, cette guerre asymétrique « imposée » aux forces de sécurité, et sur le fait que les miliciens s’attaquent aux symboles de l’Etat, sont armés et tuent. Ainsi pour deux provinces, le magistrat militaire donne le nombre d’armes saisies auprès des miliciens : cinq armes à feu, dont trois AK47, trois bombes et une « quantité importante » d’armes blanches au Kasaï-Central et douze fusils calibre 12, un fusil AK47 et une « importante quantité » d’armes blanches au Kasaï-Oriental.

Mais en ce mois de mars 2017, les Nations unies ont un autre sujet de préoccupation. Depuis le 12 mars, l’ONU est sans nouvelle de deux ses experts, Michael J Sharp et Zaida Catalan, et mène une grande campagne de recherche. Une fois de plus, le gouvernement congolais limite l’accès au Kasaï-Central. Il juge qu’il est trop dangereux de laisser des étrangers circuler sans qu’il en soit informé au préalable, voire même sans que ces étrangers bénéficient d’une escorte militaire des autorités. Il ouvre une enquête le jour même sur la disparition de Michael J Sharp et Zaida Catalan. Kinshasa communiquera même avant New York sur ce « kidnapping » dans un communiqué du gouvernement congolais sur la disparition des deux experts, du 13 mars 2017

LES KAMUINA NSAPU, DES « TERRORISTES » ?

Jusque-là, les autorités congolaises ne communiquaient que très rarement sur les pertes infligées par les Kamuina Nsapu aux forces de sécurité. Mais, à la fin du mois de mars 2017, la police affirme que, le week-end du 23 et 24 mars, au moins 39 policiers ont été exécutés par des miliciens. Ils seraient tombés dans une embuscade à Kamuesha, dans la province du Kasaï, sur l'axe Tshikapa-Kananga. Avant d’être tués, ils auraient été faits prisonniers avec leurs deux camions remplis de matériel de maintien de l’ordre.

"Moi qui fais ce reportage, c’est Grégoire Muamba wa Tshitala. Je témoigne que ces personnes et leurs biens ont été attrapés. Nous sommes tous les habitants du village. Et nous pouvons voir ce qu’ils transportaient. Il y a leurs ustensiles de cuisine, leurs matelas sont là, leurs sacs aussi. Ils ont leurs armes." 

La police annonce détenir une autre vidéo, celle de l’exécution de ces prisonniers. Et la communauté internationale condamne sans détenir plus d’informations.
"Voici le général qui conduit les troupes. C’est lui le patron des traîtres. C’est lui qui est envoyé pour détruire ce village. Le voici. Ces gens que vous voyez sont envoyés pour détruire tout le village ou tout le pays de la République démocratique du Congo. Voyez-les. Ce sont eux les grands rebelles qui viennent détruire ce pays." 

Celui qui se présente comme Grégoire Muamba wa Tshitala interroge les policiers. Les échanges se passent en tshiluba, la langue locale. Il s’agit d’un simple interrogatoire sur l’objet de leurs missions. Les policiers semblent venir de différentes provinces. L’un des villageois insiste, d’ailleurs, pour que les policiers parlent en tshiluba. Ils sont accusés d’être des traîtres. Le porte-parole de la police congolaise avait assuré détenir une vidéo de leur exécution. 

Un mois plus tard, le 24 avril 2017, la vidéo des policiers capturés est présentée aux médias par le porte-parole de la police et le ministre de la Communication. Elle est diffusée avec deux autres enregistrements d’exactions attribuées aux Kamuina Nsapu : une courte vidéo de décapitation et la vidéo de l’exécution des deux experts de l’ONU, disparus depuis le 12 mars.
"Le président de la République a instruit (…) le ministre de la Justice de prendre urgemment les dispositions relevant de sa charge, afin que les parquets et auditorats compétents puissent ouvrir une enquête (là où ce n’est pas déjà le cas). " Annonce le Cabinet de la présidence de la République, le 17 avril 2017.

Pour les autorités congolaises, ces vidéos mettent un terme au débat. Les Kamuina Nsapu sont présentés comme des « terroristes » et comme les principaux responsables des violences dans le Grand Kasaï. Le 15 mai 2017, le porte-parole de l’armée livre un bilan des opérations depuis le début du mois de mars : 390 miliciens, 39 militaires et 85 policiers tués.
"Nos troupes respectent le droit international humanitaire et les droits humains. (…) Nous avons opéré de manière professionnelle. " Selon la communication du porte-parole de l’armée congolaise, le 15 mai 2017.

KINSHASA S’OPPOSE À TOUTE ENQUÊTE INTERNATIONALE

Depuis que, le 8 mars 2017, le haut-commissaire des Nations unies a appelé à une enquête internationale, les officiers « les plus visibles » de l’armée congolaise ont peu à peu disparu des théâtres d’opérations. Ni le colonel François Muhire, ni le lieutenant Julle Bukamumbe ne sont à l’heure actuelle présents à Tshimbulu. À Kananga, le commandement opérationnel a été pour l’essentiel remplacé. Tous semblent avoir été redéployés vers de nouveaux théâtres d’opérations. 

Le gouvernement, de son côté, multiplie les missions à l’étranger. Fait rare, le président Kabila  a lui-même fait deux déplacements, un en Egypte et un au Gabon, où s’est tenu un sommet de la CEEAC. Le ministre des Affaires étrangères Léonard She Okitundu est allé partout, en Égypte et au Gabon, mais aussi en Angola et en Afrique du sud (les poids lourds de la SADC), ainsi qu’au Burundi et au Rwanda (les voisins), et au Soudan du Sud et en RCA. Le ministre congolais a rencontré le Tchadien Idriss Deby, l’Equato-guinéen Teodoro Obiang Nguema, le Guinéen Alpha Condé, le Congolais Denis Sassou Nguesso, l’Algérien Smaïl Chergui, commissaire Paix et Sécurité de l’Union africaine, et même le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov. Et cette diplomatie « agissante » semble porter ses fruits. Ainsi, le 29 mai 2017, quand l’Union européenne prend des sanctions contre neuf personnalités congolaises à la suite de la répression dans le Grand Kasaï, des 42 fosses communes et des vidéos d’exactions, des voix sur le continent s’insurgent, comme l’Angola. 

Selon les diplomates occidentaux, la Russie et la Chine bloqueront toute enquête internationale sur ces massacres. Quant au gouvernement congolais, il se dira uniquement prêt à accepter une enquête conjointe, comme il l’a déjà fait sur d’autres dossiers. Kinshasa gardera la main et l’ONU ne sera autorisée qu’à apporter un soutien comme elle l’a déjà fait par le passé, notamment en 2013 pour le massacre de Kitchanga  

Reste le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Son haut-commissariat espère toujours au cours de la session de juin 2017 obtenir une commission d’enquête internationale. Lors de la précédente session, en mars, des pays africains, dont l’Afrique du Sud, ont bloqué cette initiative. Quelle que soit la décision prise, au nom de la souveraineté, il est hors de question pour le gouvernement congolais d’accepter une enquête internationale ni sur les massacres du Grand Kasaï, ni même sur l’exécution des deux experts onusiens, l’Américain Michael J Sharp et la Suédoise Zaida Catalan.

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