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05.10.17 MO* - Nikki Haley menacera-t-elle Kabila d'une comparution devant la CPI s'il s'en prend à ses citoyens ?


Il est envisageable que Nikki Haley, ambassadrice américaine aux Etats Unies, profite de sa prochaine visite au Congo pour avertir Kabila qu’il risque de comparaître devant la Cour pénale internationale (CPI) s’il tire sur des manifestants. Le vice-Premier ministre belge Alexander De Croo qualifie le Congo comme non ‘pas un État, mais un système d’enrichissement personnel.’

En République démocratique du Congo, la bombe n’a pas encore explosé. La colère gronde toujours parmi la population, certes. En effet, bien que son mandat constitutionnel se soit terminé il y a deux ans, Kabila est toujours président du pays. Pourtant, aucun grand mouvement de protestation n’a eu lieu. Si de nombreux acteurs restent prudents en public, en coulisses, l’agitation est réelle.

Ainsi, lors de son passage à Bruxelles, l’archevêque Utembi s’est montré circonspect et n’était pas prêt à confirmer les propos du secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), Donatien Nshole, qui déclarait cet été à MO* : ‘seule une révolte populaire pourrait changer les choses dans notre pays.’ Monseigneur Utembi a démenti tout appel des évêques à manifester : ‘Nous laissons ce rôle à nos confrères laïques  au sein de l’Église. Ils ne doivent pas toujours attendre les ordres de la hiérarchie, ils doivent décider de comment ils souhaitent professer l’évangile.’

Selon Mgr Utembi, le rôle de l’Église doit principalement consister en l’éducation des citoyens ; elle doit leur rappeler leur droit d’organiser des manifestations pacifiques et l’importance du respect de l’accord de la Saint Sylvestre (accord entre tous les politiciens Congolais conclu le 31 décembre 2016, avec la médiation de l’Église, qui stipulait que Kabila devrait organiser des élections en 2017 auxquelles il ne pourrait pas participer).

La Lucha: ‘On pourrait apprendre les croyants dans les paroisses comment manifester pacifiquement’

La prudence de l’Église déçoit les mouvements de jeunesse. Luc Nkulula, de la Lucha : ‘J’aurais espéré de l’Église qu’elle nous invite à enseigner aux croyants comment manifester pacifiquement. Nous avons beaucoup d’expérience dans ce domaine. Pourquoi ne sommes-nous pas invités dans les paroisses ? J’ai l’impression que l’Église n’est pas vraiment proactive, mais au contraire passive.’

Pression accrue sur la personne de Kabila

Ceci dit, d’intéressantes informations circulaient en marge de la conférence de presse. L’Église et d’autres acteurs travaillent à la possibilité que l’ambassadrice de l’ONU Nikki Haley envoie un message univoque à Kabila lors de sa visite du 21 octobre : ‘Si vous tirez sur vos citoyens, vous encourerez une persécution de la Cour pénale internationale.’ En effet, Nikki Haley peut soumettre personnellement cette question au Conseil de sécurité de l’ONU afin que celui-ci, en vertu de l’article 13 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qualifie cette violence envers la population d’acte d’agression et la renvoie à la Cour pénale internationale.

Le message de Haley pourrait être: ‘Si vous tirez sur vos citoyens, vous encourerez une persécution de la Cour pénale internationale’
Cet avertissement de Nikki Haley devrait inciter Kabila à y réfléchir à deux fois avant de recourir à la violence face aux habitants de son propre pays. Un changement qui dissiperait leur peur de manifester. Il n’est pas impossible que Nikki Haley ne le mette en garde de l’intervention de la Cour. Elle a déjà tenu des propos très critiques envers le régime de Kabila à plusieurs reprises. Elle s’est notamment opposée à la candidature du Congo au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Reste à savoir si le Conseil de sécurité – et surtout les membres permanents la Chine et la Russie – serait prêt à suivre Nikki Haley dans sa démarche.

La pression exercée sur le clan Kabila se fait plus personnelle dans d’autres domaines. Toujours plus de voix se lèvent pour réclamer des sanctions pour les membres de la famille de Kabila. Les partenaires européens du Congo ont bien reçu le message. Là aussi il y a une doute si tous les membres de l’Union Européenne seraient prêts à imposer de telles sanctions – il semble que la France est devenu plus prudent envers Kabila afin d’obtenir des contrats commerciales au Congo.

Menaces et expulsions

La prudence des représentants de l’Église est à rapprocher des menaces reçues par l’abbé Nshole à la suite de ses déclarations à MO*. ‘Nous avons été intimidés par téléphone et traqués. Vous savez, j’ai fini par m’habituer à ne plus sortir de chez moi pendant une semaine,’ confie un témoin. D’autres attestent que Mgr Utembi fait preuve d’une plus grande prudence en général et d’une plus grande courtoisie envers Kabila.

‘Représentants de l’Eglise ont été intimidé par téléphone et ont été traqué’

Par ailleurs, les manifestations laissent à craindre qu’elles ne conduisent à des violences et des bains de sang. Un représentant de l’Église raconte : ‘La colère de la population monte. Le premier enjeu actuel est de la contrôler afin d’éviter les débordements violents et les victimes mortelles. Raison de plus pour agir avec prudence.’ D’autres constats sont plus positifs, comme celui d’un ecclésiastique : ‘Nous sommes heureux de voir que les femmes s’investissent, notamment via la plateforme Femmes Engagées pour le Respect des Textes Légaux en République Démocratique du Congo (FERTEL). Élire une femme présidente, ne serait-ce pas grandiose ?’

Le régime devient plus dur. Ainsi il accorde de moins en moins de crédit aux observateurs indépendants. La liste de ses persona non grata s’allonge de jour en jour. Il y a un an, des équipes des chaînes belges VRT et VTM ont été évacuées du pays. Au début de cette année, Ida Sawyer de l’ONG Human Rights Watch s’est vue refuser l’entrée sur le territoire. En avril, c’était au tour de Jason Steams du Congo Research Center, qui étudie la RDC depuis 15 ans, de recevoir cette réponse. En juin, l’accréditation d’un journaliste de Radio France international n’a pas été renouvelée. En août, le journaliste de Reuters Aaron Ross n’a pas pu prolonger son visa. Enfin, la semaine passée, c’est le visa de l’expert belge en matière de Congo et publiciste chez MO*, Kris Berwouts, qui a été annulé. Visiblement, le régime pressent qu’il a beaucoup à cacher.

Tout est la faute de la Belgique

Les relations belgo-congolaises sont au plus mal. Cet été circulait une liste fictive émise par le régime recense les diplomates n’étant pas les bienvenus sur le territoire ; la plupart étaient des Belges. En juillet dernier, les médias congolais ont même reçu l’interdiction d’écrire à propos de la fête nationale belge.  Le vice-Premier ministre et ministre de la Coopération au développement, Alexander De Croo l’interprète comme suit : ‘Cela fait des mois que le mot d’ordre est ‘blame Belgium’. Tout est la faute de la Belgique. Par conséquent, tout ce que nous mettons en œuvre pour aider les gens et pour les soutenir implique que travailler avec nous peut devenir dangereux pour eux.’

Ces propos résument les tensions accrues entre la Belgique et le Congo. Déclarations d’un représentant belge : ‘Les autorités congolaises menacent toujours de supprimer les droits d’atterrissage de Brussels Airlines à Kinshasa. Elles savent que nous y sommes sensibles, car cela mettrait des emplois en péril.’ L’inauguration prévue de la nouvelle ambassade belge ne peut pas avoir lieu puisque le gouvernement congolais s’oppose à l’importation des  fournitures nécessaires.

‘L’inauguration de la nouvelle ambassade belge ne peut pas avoir lieu parce que le gouvernement congolais le bloque’
Le Congo est toutefois le premier bénéficiaire d’aide belge au développement en 2017, avec un total de 37 millions d’euros. ‘Il est vrai que la coopération pour la rénovation des routes rurales a été interrompue récemment. Le Fonds National d’Entretien Routier qui devait être mis sur pied grâce aux accises de l’essence n’a en effet pas vu le jour.’

‘Construire des routes alors même qu’il n’existe pas de système d’entretien n’a pas de sens’, déclare un expert qui connait la situation. ‘Il suffit d’un à deux ans pour que les pluies détruisent les nouvelles voiries.’ Faute d’accord bilatéral sur un nouveau programme de coopération, les aides diminueront progressivement.

De Croo : pas d’issue possible avec Kabila

En sa qualité de vice-Premier ministre belge, Alexander De Croo ne mâche pas ses mots. Interrogé par MO*, il a laissé entendre que la République démocratique du Congo n’était ‘pas un État, mais un système d’enrichissement personnel.’

Selon le ministre, il est impossible que la situation ne s’améliore sur le plan politique comme humanitaire tant que Kabila restera aux commandes. Alexander De Croo : ‘Il me semble plus qu’évident que le Congo n’organisera pas d’élections cette année. Si cela continue comme ça, elles n’auront pas lieu l’année prochaine non plus. Le plan, à savoir confier à Kabila la transition vers des élections auxquelles il ne peut participer, a échoué.’

‘Le plan de confier à Kabila la transition vers des éléctions a échoué’

Il évoque aussi la catastrophe humanitaire que vit le pays et avance qu’elle ne pourra être abordée sous la présidence de Kabila.

‘À cause de la corruption et du ralentissement de l’économie, les pouvoirs publics congolais ne disposent à présent plus d’aucuns moyens. Puisque militaires et  fonctionnaires ne sont plus payés, la corruption augmente et la situation ne fait qu’empirer. Pendant ce temps, la situation humanitaire est dramatique. Le conflit interne qui a éclaté au Kasaï s’est propagé dans 9 des 26 provinces de la RDC. L’année passée, on dénombrait le nombre record de 3,8 millions de déplacés. L’ONU estime que les besoins humanitaires s’élèvent à plus de 800 millions de dollars, dont à peine un quart serait disponible aujourd’hui. Le financement souffre donc d’un déficit de 600 millions de dollars. Nous devons faire en sorte que l’intervention humanitaire soit possible.’

D’après Alexander De Croo, seule une coordination des Nations Unies pourrait la garantir. ‘Il faut instaurer une certaine stabilité avant de pouvoir accorder un financement et ensuite mettre partiellement fin à la corruption.’ Le gouvernement de Kabila peut-il être maintenu en fonction durant un tel processus ? Alexander De Croo : ‘Dans les conditions actuelles, je ne vois pas comment ce serait possible.’

(c) MO*-magazine - John Vandaele, 05.10.17

Traduction : Marie Gomrée

http://www.mo.be/fr/nieuws/nikki-haley-menacera-t-elle-kabila-dune-comparution-devant-la-cpi-sil-sen-prend-ses-citoyens

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