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23.10.17 Kris Berwouts, observateur de la RDC: “Joseph Kabila est devenu comme un navire sans radar”


Kris Berwouts, un observateur privilégié de la RDC, vient de présenter la version néerlandaise de son livre ‘Congo’s Violent Peace’. Dans cette oeuvre il parle des différentes couches de conflit dans la société congolaise, de la culture d’impunité et de violence, du processus de démocratisation qui a perdu beaucoup de crédit, du glissement éternel des nouvelles élections et des perspectives pour le pays. “Le président Kabila est devenu comme un navire sans radar”, déclare l’auteur dans un entretien exclusif avec la rédaction de CongoForum.

Monsieur Berwouts, l’ancien dictateur Mobutu avait perfectionné la kleptocratie. Mais l’actuel président Joseph Kabila a, lui aussi, de grands ‘acquis’ dans ce domaine. En septembre 2017, le ministre belge Alexander De Croo (Coopération au Développement) décrivait le Congo comme “un système d’auto-enrichissement”. Vous pouvez nous donner vos commentaires à ce sujet?

Kris Berwouts: “Vos remarques sont bien pertinentes. Dans les années ’70 il a fallu inventer le mot kleptocratie pour décrire la très mauvaise gouvernance au Zaïre. Plus tard il y a eu l’auto-cannibalisation de l’état: un état qui se cannibalisait parce que les mandataires utilisaient leur mandat pour leur auto-enrichissement et pour enrichir leur familles et leur clans. Vingt ans après, Joseph Kabila se trouve devant une opinion publique très hostile. Beaucoup de gens sont frustrés et en colère parce que leur quotidien ne s’est pas amélioré, malgré toutes les belles déclarations et promesses. Ils arrivent guère à nourrir eux-mêmes et leurs ménages. Le chômage est un vrai fléau, pas seulement pour les non-scolarisés mais aussi pour les jeunes diplômés. On trouve difficilement des maisons confortables, et celles qui existent sont impayables. Les soins de santé de qualité et un enseignement décent, cela existe juste pour les nantis. Le manque d’un régulier approvisionnement de courant et d’eau est une autre source d’amertume et de mécontentement.”

“Tous les interlocuteurs pour nos recherches sur la colère dans les cités populaires nous ont dit que leur pauvreté s’expliquait par le comportement du régime en place. Pour eux, les acquis du processus de démocratisation n’existent en rien, et depuis la mort de Mobutu au fond rien n’a changé. C’est en premier lieu dû à la façon dont le pays est géré. C’est un problème de gouvernance. Quand on ne sait pas changer ça pendant 16 ans, les citoyens pensent que vous ne savez pas changer la situation ou que vous ne le voulez pas. Pourquoi croiraient-ils que vous saurez changer quoi que ce soit dans la 17ième année de votre régne?”

Un état démantelé

Pendant de longues années la RDC était déchirée par des ‘guerres africaines’ avec la participation de pas mal de pays voisins. Cela résultait dans une “culture de violence” et dans “la chosification de la femme". Vous pouvez éclairer ces deux termes?

Kris Berwouts: “L’Afrique Centrale que l’on connaît de nos jours est le résultat de dynamiques régionales complexes, avec des conflits locaux et nationaux qui dépassent les frontières des états. Chaque pays dans cette region a une situation interne qui est compliquée et une histoire récente qui est violente; des contradictions locales se sont polarisées et se sont mélangées avec celles des pays voisins. L’état a été presque entièrement démantelé à cause de l’instabilité politique, sociale et économique. Ce démantelement inclut les institutions politiques, le système de justice et les structures administratives. Les infrastructures socio-économiques ont été fortement endommagées; dans le cas du Congo elles ont été complètement anéanties.”

“Après la fin de la Guerre Froide et dans les années ’90, ces dynamiques régionales ont mené à un tsunami de morts et de destruction, avec la crise au Burundi après l’assassinat du nouveau président Melchior Ndadaye (1993), le génocide au Rwanda (1994) et les deux guerres au Zaïre / en RDC comme événéments les plus marquants. Notamment à l’est du Congo, au Kivu, on a vu le champ de bataille de ce qu’on a commencé à appeler ‘la Première Guerre Mondiale Africaine’. A un certain moment l’état de droit a totalement disparu au Kivu, et l’impunité est devenue la norme. La violence sexuelle a été utilisée comme arme de guerre et tout ça a fait que le corps féminin devenait pas plus qu’un bien de consommation.”

On ne contredit plus  Kabila

En 2001, Joseph Kabila a succédé à son père assassiné. On le considérait comme un personnage de transition. Mais dans les faits, le fils Kabila domine depuis 16 ans la politique et la société en RDC, il s’est avéré quelqu’un qui sait survivre.

Kris Berwouts: “En 2001, Joseph Kabila était jeune, peu connu et sans expérience. Il est devenu le chef de l’état parce que l’entourage de son père était incapable de se rassembler autour de quelqu’un d’autre. Le jeune Kabila faisait le pont. Mais très vite, il a évolué dans son rôle. Après quelques mois de sa présidence, il a réussi à se défaire des ‘faucons’ de l’entourage de son père et à remettre le processus de paix sur les rails. De cette manière, il a obtenu pas mal de crédit de la communauté internationale, qui a applaudi sa victoire aux élections de 2006. Grâce à ces élections, Joseph Kabila est devenu le premier dirigeant légitime du Congo depuis longtemps. Cela a augmenté sa confiance en soi. Malheureuseusement pour lui, il a perdu ses proches l’un après l’autre. Toute collectivité a disparu dans sa façon de prendre des décisions. Il n’y a plus personne qui ose contredire Kabila. Ce qui explique pourquoi il est devenu comme ‘un navire sans radar’, comme me l’ont confié certains de ces collaborateurs. Cette situation n’est pas bonne pour la stabilité du pays. Aujourd’hui il s’accroche farouchement au pouvoir, avec comme conséquence qu’il a perdu toute sympathie.”

L’exploitation des richesses naturelles

Les richesses naturelles de la RDC partent maintenant vers des pays voisins comme le Rwanda et l’Ouganda, en Chine, à des entreprises occidentales et à un homme d’affaires très nanti comme Dan Gertler. Souvent avec la complicité des ‘élites’ congolaises. Pendant un certain temps, le Rwanda disposait d’un ‘Congo Desk’, une structure pour coordonner l’exploitation des richesses naturelles en RDC. A Kigali, on a même construit des nouveaux quartiers qui portaient des noms étonnants comme ‘Merci Congo’ et ‘Coltan City’. Quelles sont vous commentaires sur tout ça?

Kris Berwouts: “Pour beaucoup d’observateurs de la RDC, nationaux et étrangers, l’exploitation clandestine des richesses naturelles est la source principale de la violence au Congo. Ils ne voient pas seulement le commerce des richesses naturelles comme la motivation principale des pays voisins pour s’immiscer au pays; selon eux, ces richesses expliquent aussi pourquoi de nombreuses milices étrangères ou congolaises, des rébellions et d’autres groupes armés se battent pour contrôler les différentes parties du Kivu.”

“Il va sans dire que cette exploitation illégale des richesses naturelles n’a pas été inventé dans les années ’90, mais elle a bien changé. Dans les années ’90, on a vu un changement de la direction que prenaient les richesses: Kampala et Kigali sont devenus les principaux centres commerciaux pour les richesses naturelles congolaises qui quittaient le pays pour être vendues au marché mondial, souvent à travers des ports en Afrique de l’est, le monde arabe ou le sous-continent indien.”

“Le pillage des ressources naturelles a été un ‘leitmotiv’ dominant au cours de l’histoire congolaise, depuis que l’Etat Indépendant du Congo (EIC) a été créée par le roi Léopold II. Il faisait tout pour éviter un contrôle par le parlement belge et pour échapper aux instruments constitutionnels qui devaient limiter la cupidité du souverain. Sous le régime de Mobutu, l’exploitation et la commercialisation des richesses naturelles échappaient aussi au contrôle de l’état. Tout se passait par des circuits parallèlles pour maximaliser l’auto-enrichissement de Mobutu et pour bien servir les réseaux de patronage qui constituaient la base de son régime.”

Démocratie embryonnaire

On ne peut pas dire que les institutions congolaises ont fait du progrès: le processus de décentralisation est catastrophique, la justice est toujours très corrompue et dysfonctionnelle, la réforme de l’armée et de la police n’a pas donné les résultats espérés?

Kris Berwouts: “Tout le monde a conclu que les élections de 2006 étaient plutôt libres et transparantes, surtout étant donné les circonstances dramatiques dans lesquelles elles avaient été organisées. On disait qu’il fallait soutenir la démocratie embryonnaire qui résultait de ces élections. Mais hélas, ces élections n’ont pas été un point de démarrage, on n’a pas réussi à consolider la démocratie embryonnaire de 2006. On n’a même pas essayé à le faire. L’armée, la police et la justice ont été encadrées de plusieurs manières pour en faire des outils d’un état de droit, mais malheureusement tout cela n’a pas abouti. Les dirigeants n’ont commencé à décentraliser en 2015, mais juste pour utiliser ce processus pour retarder encore plus la marche vers les élections.”

Le congolais ordinaire est frustré et en colère sur la situation dans le pays. Il doit se battre quotidiennement pour tenir le coup! Il ne croit plus à l’opposition. Les congolais ne font plus confiance au caste politique – majorité et opposition. Pensez vous que des mouvements comme LUCHA et Filimbi pourront avoir un effet positif?

Kris Berwouts: “Les mouvements citoyens sont un phénomène assez récent. La Lucha a fait un travail de pionnier. Ils ont réussi à rassembler des citoyens, tandis que la société civile n’était plus capable de faire cela depuis presque 20 ans. Cela explique pourquoi les autorités ont réagi avec une telle brutalité, avec une répression véhemente. J’ai vécu cela de près et j’ai essayé de soutenir La Lucha de plusieurs manières. Mais la base sociale de ces mouvements, qui recrutent surtout parmi les étudiants, est trop étroite pour orienter le cours des choses au Congo. L’engagement des luchistes est important et inspirant, mais il faut être conscients de leurs limites aussi.”

Des personnes qui inspirent

Au Nord Kivu, le colonel Mamadou Ndala a su accroître la confiance aux FARDC pendant un certain temps. Mais cet officier a été tué. Voyez-vous d’autres congolais qui pourraient inspirer la population? Le dr. Denis Mukwege (Hôpital de Panzi), pourraît-il être l’un de ces modèles? Est-ce que Mukwege pourrait devenir un personnage clé pour ‘un Congo nouveau’?

Kris Berwouts: “Ne personalisons pas trop la discussion sur le Congo. La population tient au départ de Kabila mais elle dit en même temps: ‘Il ne suffit pas de changer de chauffeur, il faut changer de véhicule’. Ceux qui reprendront le pouvoir après Kabila devront livrer la preuve qu’ils sont vraiment une alternative à la mauvaise gouvernance endémique. Ils doivent toujours nous expliquer ce qu’ils feront précisément quand ils auront obtenu le pouvoir. Ils doivent faire preuve de vision et présenter un vrai projet de société.”

“Trop souvent on spécule sur les personnes. Il est vrai que le colonel Mamadou a incarné à un certain moment la métamorphose au sein des FARDC, au moins à l'est de la RDC, au moment où les rebelles de M23 étaient sur le point d’abandonner leur combat. Mais le colonel était aussi le produit d’une armée qui fait plutôt partie du problème que de la solution. Il ne faut pas en faire un saint non plus. Le docteur Mukwege a obtenu une grande autorité morale dans sa capacité de médecin et de défenseur des femmes violées. Le Congo a besoin d’autorité morale. Mais est-ce que cela veut dire que Mukwege est qualifié pour exercer un mandat politique au plus haut niveau? Pour faire cela, il devrait se jeter dans un panier de crabes qui n’est pas le sien. Rien ne garantit qu’un tel scénario va aboutir.”

Une implosion possible

A la fin de votre livre vous dites que le processus électoral a perdu toute crédibilité et que l’avenir proche semble assez sombre pour le Congo. Pouvez-vous expliquer ces mots? Et quelle serait votre réponse à un jeune congolais qui vous pose la question s’il y a encore de l’espoir pour la RDC et pour ses habitants? Qu’est-ce qui vous donne encore de l’espoir?

Kris Berwouts: “Effectivement, je suis sombre sur l’avenir proche du pays. En ce moment le pays flirte avec l’implosion. Ce n’est pas irrévocable mais c’est bien un scénario – le scénario le plus pire. Pour éviter une implosion, il faudra quelque chose qui ressemble à un processus crédible et congolais pour réstaurer la légitimité de l’état. Un tel processus requiert des personnes qui sont capables d’être au dessus de la mêlée, sans représenter un parti politique. Dans tous les coins du paysage politique je vois bien des personnes qui pourraient former la colonne vertébrale d’un mouvement politique plus large. A base de mes contacts avec des opposants et avec des gens du régime j’ose conclure que c’est toujours possible d’organiser une alternance du pouvoir, à travers un processus politique qui évite une violence à grande échelle. Mais il n’y a pas de garantie non plus pour ce scénario très positif. Je m’inquiète sur la situation mais sans être défaitiste.”

© CongoForum - Denis Bouwen, 22.10.17

Le livre de Kris Berwouts a déjà été publié en anglais (ZED Books) et en néerlandais (EPO).

Sur l’auteur:

Pendant 25 ans, Kris Berwouts a travaillé pour des ONG belges et internationales. De nos jours on le connaît bien comme un observateur solide de la RDC et de l’Afrique Centrale. Depuis 2012, il est actif comme expert indépendant, travaillant entre autres pour les autorités anglaises et françaises, l’ONU et Amnesty International.





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