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02.11.17 CongoForum - Frank Minani, cinéaste en RDC: “La paix est dans nos mains”


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Le cinéaste congolais Frank Escargot Minani vient de réaliser un nouveau film qui intrigue: ‘Coup de Machette’. Un film qui doit aider la population congolaise à se conscientiser encore plus et à réfléchir mieux de son sort. “Nous avons compris que la jeunesse congolaise ne doit pas continuer à ne rien faire”, nous raconte Frank Minani dans un entretien exclusif avec la rédaction de CongoForum.

Frank, tu peux nous raconter plus sur ton nouveau film « Coup de Machette » ?

Frank Minani : « Coup de Machette est un film docu-fiction de long métrage. Le travail à ce film nous a pris 18 mois. C’est un film que nous avons fait dans le but de sensibiliser la population de l’est de la RDC afin de contribuer au retour effectif dans cette partie du pays qui a souffert des atrocités depuis des dizaines d’années. Nous avons en fait pris un temps de réfléchir sur notre propre sort et nous avons compris que la jeunesse du Congo ne doit pas rester à ne rien faire. Après plusieurs années de recherche, nous avons abouti à plusieurs hypothèses. »

« Depuis 1994, lors de la guerre qui a opposé les Hutus aux Tutsi au Rwanda, la République Démocratique du Congo s’est montrée d’une grande hospitalité en accueillant un nombre important d’ Hutus. En 1997, à l’arrivée de l’AFDL, les Hutus se sont dispersés dans les forêts de l’est. Depuis cette période, ils ont commencé à semer des atrocités dans cette partie de la RDC. Ils tuent, volent et violent nos mères, nos sœurs et nos filles. »

« Les années passent, la pauvreté envahit la population… aujourd’hui, on ne parle plus souvent des menaces des Hutus du Rwanda. C’est plutôt une nouvelle forme de menace. Nos propres enfants qui ont quitté leurs différentes familles par manque d’encadrement de la part de leurs parents, d’autres par manque d’emploi. Ils sont devenus plus dangereux qu’il ne se passe plus une semaine sans semer la mort dans l’un ou l’autre village de l’est. La plupart des villages sont restés déserts, les familles ont dû abandonner leurs quartiers pour aller se concentrer dans des centres commerciaux les plus proches. On est confrontés à une famine terrible due à la croissance démographique. La sécurité n’est pas une affaire de l’état seul, nous la population, nous avons un devoir de monter certaines stratégies pour s’en sortir. »

« Par exemple dans le village de Ciduha, on trouve encore difficilement des enfants qui sont en train de jouer dans certains quartiers. Toute la population est allée s’installer dans le centre commercial de Katana dont la principale activité est resté le commerce. Dans ce marché, certaines pratiques sont toujours traditionnelles comme le traitement de la viande. Dans ce village comme dans beaucoup d’autre de l’est, aucune activité n’avance vraiment à cause de l’insécurité. »

« Les habitants quittent chaque matin le centre commercial pour rejoindre leurs champs dans les villages voisins. Ils rentrent par petites bandes les soirs, parents, enfants et troupeaux. »

« Les troubles sont commandés de très près ou à distance par des personnes dont on ignore réellement les ambitions et par d’autres assoiffés du pouvoir. Ils sèment la désolation dans le but d’inciter le gouvernement à la négociation. D’autres ont le but d’éterniser le chaos afin de couvrir leurs crimes. Ils procèdent par le recrutement d’enfants en leur proposant une somme dérisoire à l’entrée. Ils les entrainent à voler, violer et tuer leurs propres frères. »

« Les jeunes des villages doivent collaborer avec ceux des villes afin de mettre en place certaines stratégies car la sécurité c’est une affaire de tous ! Bref la paix est dans nos mains! »

Un message simple

Quel est le message essentiel que tu veux donner avec cette nouvelle production?

Frank : « Le message est simple. Je veux montrer à la population que nous sommes les seuls auteurs de la situation déplorable que nous traversons aujourd’hui. Vu les raisons déjà citées, nous la population, nous avons aussi le devoir de contribuer au retour de la paix dans notre propre contrée car la paix est une affaire de tous. »

Tu peux nous parler d'autres films qui font partie de ton œuvre?

Frank : « J’ai déjà réalise pas mal de productions :

Masika 21min, 2010 : Je montre que la première fille doit avoir de bons comportements car elle est un modèle pour toutes les autres qui la suivent…

Ça m’apprendra 10min, 2012 : Souvent beaucoup de personnes mettent de considération sur les histoires imaginaires, ou même sur le rêve. Elles finissent par se mettre en difficulté

Peine perdue 2min38, 2012 : quoique celle qu’on voit en premier c’est la beauté extérieure, mais au finish celle interne est la plus importante

La paix 3min 2014: la population n’a jamais besoin d’une quelconque assistance dans les camps. Tout ce dont elle a toujours besoin c’est la paix pour qu’elle se sente libre de vaquer à ses occupations quotidiennes en vue d’un développement durable

Mercredi 6min5, 2016: peu importe le degré de la colère, il faut éviter de prendre une décision dans un état de choc car on risque de le regretter

Ma mère est mon cadeau 5min, 2017: l’éducation de l’enfant, africain ou autre, dépend de ses deux parents. Ce qui implique que l’enfant a le droit de vivre avec ses deux parents

Tous ces titres sont disponibles sur YouTube, sur la chaine Escargot Frank Minani. »

Pas mal de talent local

Où trouves-tu les acteurs pour tes productions?

Frank : « Il n’y a pas très longtemps que le cinéma était un rêve. On pensait que comme tous les autres disciplines, le cinéma aussi détruisait la morale des enfants. Ici, certains jeunes qui font la musique se vouent à la consommation de la drogue. Ce comportement effraye les parents qui n’acceptent plus de donner leurs enfants pour les jeux cinématographiques. C’est alors que j’ai pris personnellement l’engagement de parler à certains parents pour qu’ils me responsabilisent leurs enfants. Certains je les ai pris au niveau de l’école primaire et aujourd’hui ils sont à l’université. Depuis des années, ma lutte consiste à acquérir des connaissances suffisantes dans le domaine de cinéma pour que je les partage avec eux. Je les considère comme des frères depuis déjà une dizaine d’années et cela les pousse à m’être fidèles. Il y en a qui sont meilleurs comme vous le découvrirez dans le film Coup de Machette. »

Tu peux citer les noms d'acteurs avec qui tu aimes collaborer?

Frank : « Je pense à Elie Iforha Bugeme, Siméon Bulonza, Bernadine Leka, Aline Ruhamya, John Nyarwangu et Michel Musmbwa. »

Tu as découvert certains talents aussi?

Frank: “Des talents, il y en a plein. Par exemple, quand je pense aux comédiens dont je viens de parler, leur détermination me donne le courage de bien m’occuper d’eux.”

Plusieurs formations

A quel moment dans ta vie tu t'es lancé comme cinéaste, et quelle était ta motivation pour faire ce choix?

Frank: “Je me suis lancé dans le monde du cinéma il y a plus d’une dizaine d’années, à l’avenir on pourra lire plus sur ça sur le site que je suis en train d’élaborer, www.escargotmovies.com. J’ai suivi plusieurs formations. J’ai par exemplé participé à des ateliers dans le Centre Culturel Yolé Africa, géré par Petna Ndaliko Katondolo, une personne à qui je dois énormément de respect. En 2008, j’ai suivi une grande formation avec le réalisateur français Gilles Lemounaud, le patron de Festimage. J’ai aussi assisté à des formations dans des festivals à Kinshasa, avec des gens comme le professeur Balufu Bakupa Kanyinda et Daniel Mungwa. Je dispose d’une documentation personnelle avancée. Mon principe est de partager chaque fois une nouvelle connaissance acquise avec tous mes camarades pour essayer de relever le niveau de cinéma chez nous. J’ai créé une activité appelé Cinéma-Echanges, une sorte de formation et échanges en matière de cinéma. Cette activité existe depuis 2013 et j’ai déjà formé plus de 100 artistes: des réalisateurs, des acteurs, des scénaristes et des preneurs de vues. Certains d’entre eux font déjà des films qui répondent aux standards internationaux.”

Obstacles

Tu es cinéaste dans un contexte congolais qui n'est pas du tout facile. Quels sont ces obstacles qui compliquent la vie d'un cinéaste comme toi?

Frank: « Les obstacles sont multiples pour quelqu’un comme moi qui évolue dans un monde où on ne donne pas encore de la valeur au cinéma. Le plus grand obstacle est l’insuffisance de connaissances qui nous permettraient de faire des films de qualité. Nous vivons dans une région à conflits de guerre depuis plusieurs années. Cela a un impact négatif sur l’évolution de l’industrie cinématographique car tous ceux qui auraient envie de venir investir dans ce domaine chez nous ont peur des guerres. Même les amis qui devraient se faire le plaisir de passer de temps à autre pour des échanges ne viennent pas. Cela a un impact négatif sur l’évolution de l’industrie cinématographique. Bref, nous sommes isolés. En plus nous n’avons pas assez de moyens matériels. Ce qui manque aussi, c’est un soutien suffisant de la part des autorités. »

Tu te spécialises dans certains genres de film?

Frank: “Je me spécialise surtout dans le genre fiction et quelquefois je produis aussi des documentaires de recommendation.”

Imagine que tu aurais un budget très confortable pour réaliser une nouvelle production. Tu en ferais quoi? Quel est le film de tes rêves ?

Frank : « Si je trouve un budget confortable, j’ai un double rêve. D’abord j’aimerais réaliser un grand film sur les droits de l’homme en RDC. En plus, je voudrais montrer qu’à part le mauvais visage des tueries que les gens ont de mon pays, il y a encore du bien. Quand on parle de la RDC, on ne voit pas seulement la douleur malgré la crise que notre pays est en train de traverser actuellement.”

Une audience qui a très soif

Comment réagit l'audience kivutienne et congolaise à tes productions?

Frank : « A mon avis, l’audience kivutienne a très soif de voir et de consommer les produits locaux, ceux réalisés par leurs propres frères. Mais vu les raisons que j’ai évoquées, les artistes n’arrivent pas à satisfaire leurs clients. Mais espérons que c’est une situation qui est en train de prendre fin au fur et à mesure. »
 
Tes films sont aussi connus dans la Region des Grands Lacs, et ailleurs en Afrique?

Frank: “Oui, certains, car ils prennent part aux festivals des pays des Grands Lacs.”

As-tu déjà pu participer à des festivals de film, en Afrique ou ailleurs au monde?

Frank: “Au niveau national oui, et également dans les autres pays des Grands Lacs. Mais je suis en train de découvrir les autres festivals. Je suis sûr qu’en 2018, j’irai à beaucoup de festivals dans le monde.”

Comment pourrait-on développer mieux l'industrie cinématographique en RDC?

Frank: “Pour moi, parler de l’industrie au Congo, cela suppose la productivité. Si nous parvenons à avoir des connaissances suffisantes, avoir les moyens matériels qu’il faut et des fonds nous permettant d’exploiter nos talents, ce sera suffisant pour voir émerger l’industrie cinématographique au Congo.”

Apparemment les autorités ne font pas des efforts dans ce sens?

Frank: “Concrètement on voit pas de tels efforts, au contraire, certains cherchent à retrouver leurs parts dans le rien du tout des artistes pendant la production. Espérons qu’ils y penseront.”

La situation du pays

Tu n'es pas seulement cinéaste mais aussi citoyen congolais. Comment vis-tu la situation actuelle en RDC et qu'est-ce qui te donne de l’espoir pour l'avenir du pays?

Frank: “En tant que citoyen congolais, je dirais que nous traversons une situation jamais vécue dans toute l’histoire du pays. La situation est insupportable, surtout à l’est où la population vit avec moins d’un dollar américain par jour et par ménage. Je me demande pourquoi à chaque fois qu’il y a un processus électoral qui va vers l’aboutissement, s’annoncent des atrocités terribles qui font peur et qui plongent la population dans un état de se retrouver devant une urgence qu’il faut régler à tout prix. On ne fait que prolonger le processus électoral au lieu d’améliorer sérieusement les conditions de vie. Pour moi, il y a toujours de l’espoir pour un Congo paisible car la population a commencé à comprendre qu’elle y est pour quelque chose.”

© CongoForum – Denis Bouwen, 02.11.17

A voir aussi:

- Un image de Frank Escargot Minani (en annexe)
- Des extraits du film ‘Coup de machette’:

https://youtu.be/9bddXBNJ0VM


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