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05.06.18 CongoForum – Elections: « Machine à voter » ou « machine à tricher » ?


KINSHASA – Entre mise en garde des ONG argentines, limites avérées et condamnations de certains gouvernements, la machine à voter demeure la seule alternative pour la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et le gouvernement congolais pour organiser les élections en temps et en heure. Mais l’opposition émet beaucoup de doutes sur cet appareil.

Les autorités de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) de la République Démocratique du Congo ont décidé pour les élections prévues en décembre prochain d’utiliser des « machines à voter ». Ce choix suscite de nombreuses critiques sur la scène nationale et internationale, sur fond de situation politique très tendue. Selon Jeune Afrique, cette machine à voter est au cœur d’une nouvelle polémique relative à son audit, préalablement réclamé par l’opposition et la société civile de la RDC. « Notre objectif est d’organiser les élections au 23 décembre. Le reste, c’est de la distraction…. (..)Dans tous les cas, la CENI est en train d’exécuter le calendrier électoral, l’audit des machines à voter n’en fait pas partie », a déclaré Corneille Nangaa, le président de la CENI.

L’accord lié à son audit avait pourtant été entériné entre Norbert Basengezi, le vice-président de la CENI, et Harriett Baldwin, la ministre britannique chargée de l’Afrique qui envisageait d’ailleurs d’envoyer des experts pour l’évaluation.

Manque de fiabilité et fraude en toile de fond

Fabriqué par la société sud-coréenne Miru Systems, cet engin est au cœur de la polémique en RDC, où la réélection du président Kabila en 2011 a été entachée de fraudes massives. L’opposition congolaise est sceptique sur cette machine à voter. Le Mouvement de Libération du Congo (MLC), l’Union pour la Nation Congolaise (UNC), l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), ont fait une déclaration pour rejeter ce système de vote par écran tactile. Tous ces poids lourds de l’opposition parlent de « machine à tricher ». Des soupçons pas totalement infondés compte tenu des possibilités de fraude électorale qu’elles offrent.  Et surtout qu’au mois de décembre 2017, le gouvernement sud-coréen avait déconseillé l’usage de ces machines. Séoul redoutait les risques de corrompre les résultats des élections à l’issue du vote à travers ces outils de fabrication coréenne.

Selon RFI, les Etats-Unis ont affirmé, au Conseil de Sécurité, leur opposition à un système électronique de vote pour la triple élection du 23 décembre en République démocratique du Congo (RDC). Corneille Nangaa, le président de la CENI, a réagi à ces inquiétudes : « le vote se fera avec des bulletins en papier et la machine à voter doit seulement servir à imprimer ces bulletins ».
La Commission Episcopale Nationale du Congo (CENCO) y voit matière à débat et déplore que le projet de la CENI ne fasse pas l'unanimité dans la classe politique et ne rassure pas la population, ce qui augure la contestation des résultats. Mais la Commission électorale a un argument en béton pour imposer sa machine : « Pour que les congolais puissent voter le 23 décembre 2018, cette innovation est le seul moyen. Sinon, avertit-elle, il faudra encore attendre plusieurs mois pour des élections ».

Cette obstination ne se justifie pas selon certains observateurs de la scène congolaise quand on sait que tout récemment, cette machine à voter a fait aussi parler d’elle de l’autre côté de l’Atlantique. Plus exactement en Argentine, où les autorités avaient un temps imaginé  en 2016, de recourir aux machines de la société sud-coréenne Miru Systems. Ce qui a poussé les ONG Fundación Vía Libre et Poder Ciudadano (la branche argentine de Transparency international, à mettre en garde, la société civile congolaise,  contre l’utilisation de cet outil présenté par la CENI comme incontournable pour organiser les élections en temps et en heure.


De surcroit, le 10 mai 2018, la première utilisation de ces machines sud-coréennes, en conditions réelles, a eu lieu en Irak. Des centaines de personnes n’ont pu voter en raison de pannes. A en croire des sources concordantes, des centaines de membres des forces de sécurité, qui votaient avant les autres citoyens, n’ont pu voter ce jour, notamment dans la province de Saladin (450 électeurs empêchés de voter) et dans la ville de Samarra (une centaine d’électeurs empêchés de voter), selon un lieutenant de police cité par Anadolu. Ce dernier a attribué le problème au mauvais fonctionnement de machines à voter, ainsi qu’à des problèmes de noms d’électeurs manquant sur les listes.

Expériences malheureuses

Pour rappel, malgré quelques avantages qu’elle présente, la machine à voter a toujours soulevé des contestations dans bon nombre des pays où elle a été utilisée. Entre autres, en 1991 en Belgique pour la première fois, plusieurs irrégularités ont été relevées relatives. En France, utilisée pour la première fois en 2012. L’histoire révèle qu’elle y a été également critiquée. « Dans l'urne démocratique, il n'y a pas la possibilité de tricher. La machine à voter c'est beaucoup plus compliquée et on peut trafiquer la matrice », avait évoqué Philippe de Villiers, candidat du parti MPF (Mouvement Pour la France) au premier tour de la présidentielle de 2007.

Aux Pays-Bas, en 2006, 90 % des votes étaient informatisés. Pourtant, un groupe de citoyens néerlandais a démontré combien il était facile de détourner les votes en agissant sur les logiciels des ordinateurs. En Allemagne, une décision du 3 mars 2009, du Tribunal constitutionnel fédéral avait déclaré inconstitutionnel le décret mettant en place ces ordinateurs de vote, au motif qu'ils ne permettent pas aux citoyens de vérifier le processus de dépouillement sans nécessiter une compétence technique. Les exemples sont légions. D’où la question de savoir pourquoi le gouvernement congolais s’obstine-t-il à utiliser cette machine à voter tant contestée? L’avenir nous en dira plus.

© CongoForum – Arnaud Kabeya, 05.06.18

Plus d’infos :

http://www.bbc.com/afrique/43636582
http://www.rfi.fr/afrique/20180214-rdc-ceni-vote-electronique-etats-unis-nangaa-machine-elections-decembre
http://www.jeuneafrique.com/564559/politique/rdc-lutilisation-de-la-machine-a-voter-vivement-critiquee-par-des-ong-argentines/
https://afrique.lalibre.be/19120/rdc-les-machines-a-voter-miru-tombent-en-panne-en-irak/

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