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09.08.18 Comment réagissent les congolais à la candidature de Ramazani Shadary? (CongoForum)


KINSHASA / BRUXELLES / ANVERS – Comment réagissent les congolais à la candidature de Emmanuel Ramazani Shadary, qui va défendre les couleurs de la majorité présidentielle lors des élections du 23 décembre 2018? La rédaction de CongoForum a demandé l’avis d’une série de congolais, répandus à travers le territoire congolais.

MATADI

Gloria, avocate et activiste:

"La date du 8 août 2018 est une date historique puisque les congolais n'oublieront pas que la pression du peuple et de la communauté internationale a fait céder Joseph Kabila. L'essentiel est que Kabila vient de dire qu'il ne sera pas candidat aux présidentielles du 23 décembre 2018."
"Pour moi le dauphin, Emmanuel Ramazani Shadary, est un choix de la médiocrité. Je le considère comme un voyou qui n'incarne pas les valeurs humaines sociales. N'oublions pas que Ramazani Shadary est frappé par des sanctions de l'Union Européenne. Si Kabila préfère ce monsieur, cela illustre qu'il ne s'est jamais soucié de l'avenir de la nation congolaise."
"Pour moi, la population vient de remporter une bataille. C'est une première étape après deux ans de glissement organisé par le pouvoir. Le peuple a su résister, mais la guerre n'est pas gagnée."
"En ce qui concerne les élections, il faudra se débarasser de la machine à voter, qui facilite une tricherie à grande échelle. Nous devons nous assurer de la crédibilité du processus électoral parce que le président de la commission éléctorale (CENI), Corneille Nangaa, n'inspire pas confiance."
"En ce moment je ne sais pas dire qui serait un candidat idéal de l'opposition pour les présidentielles. Il faut que l'opposition organise l'unité et que certains mettent leurs égos à côté pour privilégier les intérêts du peuple congolais. Ils ne doivent pas agir en ordre dispersé et surtout ils ne doivent pas accepter l'utilisation de la machine à voter."

MBUJI-MAYI

François, actif dans la société civile à Mbuji-Mayi:

"Moi j'ai connu Ramazani Shadary en 2000, quand il était nommé par le feu Laurent Désiré Kabila comme gouverneur de la province du Maniema, d'où il est originaire. Je sais qu'il a été le ministre de l'Intérieur sous Joseph Kabila et qu'il occupe une haute fonction au sein du PPRD. Le choix de cet homme me semble un énorme piège. Ramazani Shadary est un proche et fidel de la famille Kabila. S'il arrive à gagner les élections, le pouvoir ne changera pas et après cinq ans ils pourront faire rentrer Kabila."
"Pour les élections de décembre, il y aura des protestations de l'opposition: elle sera en face d'un 'Joseph Kabila en miniature' qui dispose de l'armée, de la police, de la justice. Moi je trouve que l'opposition doit réussir à présenter un seul candidat à la présidence. Elle doit exiger le remplacement de la machine à voter et la révision du fichier électoral qui contient un grand nombre d'électeurs sans empreintes digitales."

LUBUMBASHI 

Benjamin, un chauffeur à Lubumbashi qui a fait des études d'assistant social:

"Le choix de Ramazani Shadary est un choix millimetré par Kabila. Ramazani Shadary est un homme fort du PPRD: il dit non quand Kabila dit non, selon mes informations il a un lien familial avec Joseph Kabila, donc il est très bien placé pour protéger la famille Kabila. C'est pas un grand politicien, il n'a pas un parcours impressionnant ou un grand image politique."
"Pour les élections, Corneille Nangaa (CENI) devrait trouver une solution pour les machines à voter. Sans ça, l'opposition va boycotter les élections. Je trouve que l'opposition doit s'unir et parler un même language afin d'obtenir la confiance du peuple. Il faudra mettre la pression sur la CENI pour trouver une solution pour la machine à voter."

MATADI

Robert, avocat à Matadi:

"Le choix de Ramazani Shadary me surprend un peu étant donné que dans le Front Commun pour le Congo (FCC) on trouve des candidats meilleurs comme Modeste Bahati ou Augustin Matata Ponyo. Je soupçonne un piège, les intentions cachées de Joseph Kabila restent un mystère. Kabila a mis du temps pour finalement porter son choix sur Ramazani Shadary, donc il faut se méfier."
"Certains croiront que ce monsieur est tombé de la dernière pluie, mais c'est pas vrai. Ramazani Shadary est un politicien de la première heure, on le voyait déjà aux côtés du feu Laurent Désiré Kabila. Dans le Sankuru, il a été élu deux fois comme député national avant de devenir le secrétaire permanent du PPRD, le parti de Joseph Kabila. C'est un personnage mitigé, avec un language volage."
"Avec le choix de ce dauphin, je crains que pour les élections le grand problème sera la machine à voter. L'opposition risque de tomber dans le piège de Kabila en sousestimant son dauphin dont on croirait facilement qu'on peut le battre par les urnes. La machine à voter pourra donner une légère avance à Ramazani Shadary, puis l'opposition ira contester les résultats en s'adressant à la Cour constitutionnelle. Mais cette Cour est acquise pour Kabila. Si, par contre, elle annule les résultats, il faudra un budget pour organiser de nouvelles élections; cela prendra encore du temps, et comme ça Kabila restera encore au pouvoir. Personnellement je trouve qu'il faut favoriser un dépouillement manuel des votes."
"Quand je regarde l'opposition, je crois que Jean-Pierre Bemba (MLC) soit le candidat unique idéal. Dans les circonstances actuelles, le vent tourne en sa faveur."

GOMA

Frédéric, un jeune journaliste à Goma, dans la province du Nord-Kivu:

"Pour moi le choix de Ramazani Shadary est un choix un peu bidon donc sans espoir. Les congolais attendaient un dauphin qui est intellectuel et qui maîtrise bien les problèmes du pays et son histoire depuis l'indépendance en 1960. Je suis d'avis que Ramazani Shadary n'est pas vraiment à la hauteur pour diriger un pays comme la RDC; son parcours politique ne m'impressionne pas trop. En plus il a l'air très arrogant et il n'a pas l'air d'un vrai homme politique. Peut-être c'est la raison pourquoi il a été choisi par Joseph Kabila. J'espère que le peuple va se libérer. Il est temps que les choses changent en RDC, quelle que soit la 'machine à voler' qu'ils veulent utiliser avec les élections."
"Je crains fortement que les élections seront truquées, mais la population doit avoir une vision à long terme. C'est notre dernière chance, nous ne pouvons pas nous tromper cette fois çi. La communauté internationale doit accompagner la RDC dans cette période très difficile en multipliant les observateurs électoraux: les gens de la majorité vont tout mettre en oeuvre pour rester au pouvoir."
"L'opposition doit s'unir et mener un combat d'ensemble. Le seul moyen pour changer le système en RDC. Il faut barrer la route à cette bande de vautours qui dirige le pays. Le numéro un de l'opposition, cela doit être quelqu'un qui appartient à la vraie opposition."

KISANGANI

Jean, journaliste politique et environnementaliste à Kisangani, il a fait des études en sciences commerciales et en langues et civilisations anglaises:

"Le personnage de Ramazani Shadary me paraît un compromis tardif et peut-être solide du FCC. Il est à la fois le dauphin du président Kabila et un pion d'avant garde du FCC. Ramazani Shadary a été ministre de l'Intérieur et il est le secrétaire permanent du PPRD, on peut donc supposer qu'il maîtrise le dossier sécuritaire dans le triangle Nord-Sud Kivu, Ituri et Kasaï. En plus, comme le vote est largement sociologique en RDC, la personne pourrait jouer le contrepoids de Bemba à l’Ouest, dont largement Kinshasa et un tout petit peu l’ancien Equateur, et celui de Félix Tshisekedi au Centre du pays, dans la région du Kasaï. Bref, il pourrait avoir mieux maîtrisé les enjeux de l’heure."
"Les élections restent une surprise agréable pour les uns et désagréable pour les autres. Certes, beaucoup de forces les avaient réclamées parfois au prix du sang. Mais la réalité montre que beaucoup de ceux qui les ont réclamées n’ont pas de moyens pécuniaires pour s’y engager. La dernière stratégie pour les pro élections serait de gagner impérativement. En revanche, les anti élections pourraient tenter la théorie du chaos en remettant en cause les résultats. Ce ne sont que des scenarios politico-stratégiques sans compter avec la clairvoyance du peuple qui souvent se laisse prendre au piège."
"L’opposition congolaise devrait revoir ses stratégies taillées, à mon sens, sur un éventuel troisième mandat du raïs. Aux yeux d’une certaine opinion qui ne jurait que par le « non » au troisième mandat de Joseph, l’opposition n’aurait plus assez d’arguments pour se faire entendre d’autres plaintes. Bref, affûter de nouvelles stratégies et aller tout droit vers les élections."

BRUXELLES

Hélène, communicologue et femme activiste dans la société civile :

« Le choix d’un candidat de la majorité présidentielle d’une autre personne que Joseph Kabila présente l’intérêt de faire baisser la tension. Il est cependant loin de constituer une solution à la grave crise politique générée par le refus délibéré du régime d’organiser les élections dans les délais prévus dans la Constitution ainsi que par tous les stratagèmes mis en œuvre pour conserver le pouvoir à tout prix. Considéré sous l’angle de faire gagner la nouvelle majorité présidentielle, FCC, aux scrutins prévus le 23 décembre 2018, ce choix étonne, dans la mesure où Emmanuel Ramazani Shadary n’est pas connu dans l’hinterland congolais et ne jouit guère d’un ancrage sociétal national. Aussi la thèse selon laquelle la stratégie de conserver le pouvoir au sein de la famille pour mieux le conserver et le reprendre par la suite sous-tend ce choix, est elle plausible. »

« Pour moi, Emmanuel Ramazani Shadary est un politicien véreux et un potentiel dictateur sanguinaire. De décembre 2016 à février 2018, il fut ministre de l'Intérieur et de la Sécurité ayant en charge des services de police et de la coordination du travail des gouverneurs provinciaux. Kabiliste inconditionnel et  inflexible  ministre de l’Intérieur, il a été au cœur des répressions sanglantes et meurtrières lors des manifestations anti Kabila, qui ont fait plus d’une centaine de morts et entrainé l'arrestation d'activistes et d'opposants. Il a coordonné l'usage disproportionné de la force contre des membres de l'organisation Bundu Dia Kongo à Kinshasa et dans l'ouest du pays, et également,  la répression meurtrière dans les provinces du Kasaï, dans le centre de la RDC. » 

« Dès qu’il fut nommé secrétaire permanent du parti présidentiel, le PPRD, il développa le plan : ‘‘Coup sur coup’’ pour court-circuiter les actions des catholiques laïques en faveur du respect de l’Accord de la Saint Sylvestre.  A coût de billets verts, il mobilisa et incita de jeunes membres du PPRD à occuper les églises pour ébranler les cultes et attaquer les prélats. Il s’engagea ensuite dans une campagne électorale pro-Kabila et sillonna l’Equateur et le Katanga, insistant  sur les moyens et la puissance financière de son parti, en lançant des billets de dollars aux participants à ses meetings.  Il outrepassa les limites de la décence et énerva la culture bantu en enjoignant les jeunes à rendre insulte contre insulte à l’encontre de leurs mères ! »

« Les élections de décembre 2018 seront organisées sous la responsabilité de Joseph Kabila, président hors mandat, responsable premier du blocage du processus électoral, ayant assujetti la CENI, la Cour Constitutionnelle et les forces de l’ordre et s’étant, en sus, accaparé des fonds publics, ces élections ne seront ni fiables ni crédibles. En outre, un fichier électoral comportant environ 16 millions d’électeurs fictifs et l’imposition unilatérale d’une machine électronique « à gagner » contestée par les experts du monde entier, y compris par le gouvernement du pays de ses fabricants, constituent des circonstances aggravantes. »

« Il est impératif de stopper ces élections et de mettre en place une transition sans Joseph Kabila et son régime, qui va organiser des élections crédibles en commençant par le recensement de la population et les élections locales. C’est possible ! En 1960, avec peu de gens formés, de bonnes élections ont pu être organisées en 3 mois ! C’est donc aussi possible actuellement et ce d’autant plus qu’il y a plus des gens formés et des améliorations technologiques considérables. »
« L’opposition devrait accentuer  les pressions pour restructurer  la CENI,  pour le rejet de la machine à voter et  l’élagage des électeurs sans empreintes digitales. Toutefois, idéalement, il vaut mieux vraiment qu’elle se batte pour arriver à une transition sans Kabila afin de favoriser la préparation des élections crédibles à deux tours, où le deuxième tour permettra aux électeurs congolais de choisir leur candidat idéal au regard de la qualité des projets de société que leur présenteront les deux derniers candidats en lice. »

© CongoForum – propos recueillis par Denis Bouwen, 09.08.18









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