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20 10 18 Afrikarabia - Kris Berwouts[1] raconte ses quatre jours aux mains des «services d’insécurité »

L’expert et chercheur belge, Kris Berwouts*, chroniqueur pour un magazine flamand, a été expulsé début octobre de République démocratique du Congo (RDC), après avoir été retenu pendant quatre jours par les services de écurité. Il raconte pour nous sa détention kafkaïenne dans les geôles de Kinshasa.
J’ai été expulsé une première fois de République démocratique du Congo (RDC) en septembre 2017. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi, mais j’ai eu rapidement l’impression que ma situation se normaliserait après quelques mois, même si les tensions entre la Belgique et le Congo ne plaidaient pas en ma faveur.

En septembre 2018, j’ai tâté le terrain, pour voir si des obstacles se dresseraient pour obtenir un nouveau visa et me permettre de revenir au Congo. Le retour que me faisaient les cercles politiques (cabinet du Président) et de François Beya, Directeur Général des services de Migration (DGM) semblaient positifs. J’ai donc soumis une demande de visa, que j’ai obtenu dans les délais normaux. Mais lorsque je suis arrivé à Kinshasa, j’ai immédiatement été arrêté par les autorités. Voici ce qui s’est passé.

 

Dimanche  7 octobre 2018

Je suis arrivé à Kinshasa à 20h15 avec Turkish Airlines. Le but de mon voyage était de co-faciliter une session de formation sur la PEA (analyse politico-économique du pays) pour des gens impliqués dans u pojet majeur sur la bonne gouvernance locale, organisée par l’un des plus importants partenaires bilatéraux du Congo. Il était immédiatement évident, dès mon arrivée, que la dame qui était supposée tamponner mon passeport était alertée par quelque chose sur l’écran de son ordinateur.

Je suis amené au bureau de l’aéroport, où j’ai du attendre l’arrivée d’un responsable. Entretemps, avec quelques agents de la DGM, nous suivions à la télé le match de foot Zulte-Waregem – Anderlecht. Lorsque le responsable est arrivé, son message était « Je n’ai aucune idée de ce qu’on vous reproche. Je ne sais pas s’il y a une solution à votre problème, mais s’il y en a une, elle se trouvera au quartier-général de la DGM en ville. »

Je suis donc amené au QG, sur le boulevard, qui, à 22 heures un dimanche, était déserté, à l’exception des gardiens de nuit. Mon passeport a été déposé dans un coffre et je suis expédié dans ce qui se nomme un « logement ». Il s’avéra que c’était un site en construction (le nouveau QG ?) et je suis alors remis aux mains de 4-5 personnes. L’idée était de me mettre au « cachot ». Le contenu de mes bagages et de mon porte-feuilles a été consciencieusement examiné. Une expérience que je vécu comme assez humiliante.

Je gardais mon sang-froid et j’égrenais la liste de mes contacts de haut niveau parmi les pontes du régime, ce qui leur a fait changer d’avis. Ils m’ont fait savoir que j’étais trop « haut gradé » pour aller au cachot, j’ai pu donc dormir sur un tapis dans un espace cloisonné par un morceau de tissu, dans lequel les gardes eux-mêmes dormaient. J’ai été invité à me joindre à eux ; ils m’ont alors décrit leur « grande soif » et ont apprécié que je donne un peu de mon argent pour acheter les boissons qui nous ont permis de passer plus agréablement ensemble les longues heures de la nuit. J’ai répondu que j’étais un peu fatigué à cause du long trajet via Istanbul et que je préférais dormir. Je pus donc dormir sur le tapis, que je partageais avec un garde somnolant, en uniforme.

A côté de nous, sous une moustiquaire, dormait un « blanc » qui semblait perdu dans un profond sommeil. Ils me dirent que c’était un Français. Vers minuit j’ai été ramassé par la sécurité de l’ambassade de Belgique qui m’a remis mon téléphone (ils ont également essayé, mais en vain, de récupérer mon passeport). Ils m’ont déposé à l’hôtel Pullman, où les organisateurs de la session de formation m’avaient réservé une chambre, et j’ai ainsi pu passer le restant de la nuit dans de bien meilleures conditions.

 

Lundi 8 octobre 2018

A 9 heures, la sécurité de l’ambassade m’a ramené au QG de la DGM, où je suis resté durant des heures dans la salle d’attente. Mon téléphone était gardé à la réception. Tout comme la nuit précédente, on m’a redemandé ce qu’il m’était reproché. Ma réponse standard était « si vous ne le savez pas, comment moi pourrais-je le savoir ? »

Vers 13 heures je suis amené devant le chef de division qui m’expliqua que « ce n’était pas vraiment un problème » et que je recevrais mon passeport, avec le tampon d’entrée, et mon visa intact. Mais toute trace de mon passeport avait disparu, de même que la personne qui était censée autoriser sa restitution ! Il me fallait donc attendre encore.

A ce moment, je pensais qu’il n’y avait pas vraiment de souci, mais que probablement les « signaux d’alarme » que mon nom avait généré en 2017 avaient besoins d’un peu de temps pour être éclaircis. Et je pensais en avoir encore pour une heure ou deux.

Dans le courant de l’après-midi, les variations autour de « nous ne savons pas où est votre passeport (…) Nous ne savons pas où est la personne » devenaient grotesques. Et je pensais que j’obtiendrais mon passeport moyennant argent. Vers 17h30 je suis amené devant le directeur de Cabinet qui me dit qu’il allait étudier mon cas et que je serais informé de sa décision mardi à 9 heures. La sécurité de l’ambassade, à nouveau, m’a repris en charge et m’a emmena à l’ambassade pour un debriefing. Je suis ensuite ramené à l’hôtel où j’ai pu prendre mon premier repas… en 13 heures.

 

Mardi 9 octobre 2018

Vers 9 heures, nouveau trajet vers le QG de la DGM, où on me confisque une nouvelle fois mon téléphone. Environ une heure plus tard, soudainement, je suis transféré dans un véhicule à barreaux vers un autre endroit. Je trouve tout de même le temps d’envoyer discrètement un SMS au chargé d’affaires belge, lui signalant que j’étais déplacé. A ma question « où m’emmenez-vous ? », on me répond que j’étais attendu au département provincial de la DGM. Nous sommes alors arrivés dans un bâtiment dix fois plus grand que le QG de la DGM. Je comprends donc que je n’étais pas au département provincial de la DGM, mais plutôt au QG de l’ANR (l’Agence nationale de renseignements). Des agents subalternes (probablement impayés) m’ont tenu compagnie et m’ont fait savoir qu’ils pourraient intervenir pour moi (y compris me dire où je me trouvais), moyennant un peu d’argent.

Un document officiel a formalisé mon arrestation et je suis resté là pendant plusieurs heures. Rien ne se passait, ou peu si peu, sauf peut-être un rat passant à la recherche de nourriture. Je n’ai reçu ni à manger ni à boire. Dans le courant de l’après-midi, je suis amené devant un jeune homme qui m’interrogea. Ses interrogations portaient sur :

– mes contacts dans la sphère politique (où j’investissais plus d’énergie dans mon réseau pro-Kabila que dans l’opposition ou la Société Civile), 
– les détails mon premier voyage au Congo (janvier 2000, comme chargé Afrique centrale pour la Croix-Rouge) et les cinq visites faites en 2017 (quatre pour le bureau d’études britannique pour lequel je travaillais depuis 2014 pour le compte de partenaires bilatéraux majeurs, et le dernier pour assister au deuil de mon ami assassiné Gildo Byayuwa),
ils voulaient connaître mes contacts dans ce qu’ils voyaient comme un lobby anti-Kabila aux USA : Human Rights Watch, Congo Research Group, et quelques leaders d’opinion influents à New York ou Washington. 
– mes contacts avec les membres de la LUCHA, à Goma et Kinshasa (et probablement ailleurs), de même que dans le mouvement FILIMBI et d’autres organisations de jeunes. Ils avaient vraisemblablement étudié attentivement mon compte Facebook, supposant que je maintenais des contacts intensifs avec chaque « ami » . Ce qui est erroné. De nombreux noms m’étaient inconnus alors qu’ils apparaissaient sur leur liste. 
– mes contacts chez certains universitaires en Belgique, et des leaders d’opinion, ainsi que mes contacts avec les personnes qui ont rédigé des rapports à propos de l’empire économique personnel de Joseph Kabila.

Ceux qui m’interrogent alors sont convaincus que je travaille de concert avec le journaliste/réalisateur de films belge qui a été expulsé en 2017, quelques jours avant moi. Ce qui est faux. Il m’a interviewé une fois pour un magazine populaire belge et j’étais présent lors de la présentation de son film à Masina, juste avant son expulsion.

On m’a ensuite demandé avec insistance comment j’avais pu être aussi stupide de penser que je pouvais revenir au Congo après mon expulsion 2017. Je lui ai alors expliqué en détails que j’avais préparé ce voyage, rempli ma demande et obtenu mon visa, et qu’aucun visa n’était établi à Bruxelles sans l’accord de l’ANR…son propre service !

Après cela je suis emmené en détention dans le bâtiment de l’ANR. C’était un grand appartement, avec plusieurs chambres vides. Deux des chambres étaient occupées. Dans l’une d’elle, un citoyen gabonais, qui était là depuis dix jours, et un Congolais, détenu depuis février. Dans la seconde, se trouvaient deux jeunes Chinois (l’un très jeune). Je suis mis dans cette chambre, probablement à cause de la couleur de ma peau. Il n’y avait pas de moustiquaire pour moi. On m’a alors suggéré que je pourrais en acheter une le jour suivant, en même temps que des « commodités » qui me permettraient de rendre mon séjour plus agréable. En réalité, c’est ainsi que les gardes gagnent un peu d’argent. Entretemps, je partageais l’espace de deux matelas pour une personne, sous la même moustiquaire que les Chinois.

Le Congolais jouait à l’hôte et m’a donné un peu de pain et une bouteille d’eau. C’était la première fois que j’avalais quelque chose depuis le petit-déjeuner. Vers 20 heures (sans téléphone ni montre, c’est une estimation…) l’attaché d’affaires belge vient me voir en présence du directeur de Cabinet. Il a alors essayé de négocier mon transfert pour la nuit à l’hôtel. Le directeur ne pouvait décider seul, il a donc appelé le chef de l’ANR, Kalev Mutond, qui a refusé catégoriquement.

Détail intéressant, le directeur m’a apporté du poulet et des frites avant l’arrivée du belge. « Après tout, je sais qu’il est belge et qu’il aimerait des frites ». Je donnais les clés de ma chambre d’hôtel au diplomate belge pour qu’il prenne soin de mes affaires et de mon ordinateur. Je passais donc la nuit avec mes amis Chinois et je mangeais quelques frites comme petit-déjeuner.

 

Mercredi 10  octobre 2018

Il ne s’est rien passé pendant les premières heures de la matinée. Soudainement, je suis ramené à la DGM, toujours traité comme un prisonnier. Entre l’ANR et la DGM, on m’a rendu mon téléphone que l’on m’a à nouveau confisqué à mon arrivée à la DGM. Certains indices m’ont fait pressentir que je ne le reverrais plus… ce fut le cas !

Vers midi je suis alors amené à l’aéroport de N’Djili toutes sirènes hurlantes. L’objectif était évident : me faire monter dans l’avion dans lequel une place m’avait été réservée avant mon départ. L’administration à l’aéroport a été « plus lourde » que je pensais. On m’a fait signer plusieurs documents précisant que j’étais une personne « non-désirée » et on m’a intensément briefé sur le concept. 
J’ai été surpris qu’on ne me rende pas mes documents au pied de l’avion, comme en septembre 2017, mais ils ont été remis entre les mains de la compagnie Ethiopian Airlines, qui devait les remettre (ainsi que moi-même) aux autorités à Zaventem en Belgique. Ce qu’ils ont d’ailleurs fait à l’arrivée.

Les autorités belges ont enregistré et copié les documents, sans autre interrogatoire. Le service d’Ethiopian Airlines a été impeccable.

Au final, je suis resté en détention depuis dimanche soir, même si j’ai dormi une nuit et demie dans de bonnes conditions. Je n’ai été accusé de rien, sauf d’avoir l’idée stupide de revenir au Congo… même avec un visa en règle ! Je n’ai pas été maltraité, même si le transfert à l’ANR n’a pas été facile à vivre. J’ai passé 48 heures sans pouvoir me laver, ni me brosser les dents, sans possibilité de m’alimenter décemment jusqu’à mon vol d’Ethiopian Airlines. 
Je n’ai également pas eu accès à mes médicaments. Il me faut des pilules pour soigner mon diabète et mon hypertension. Mon téléphone a été confisqué avec tout ce qu’il contient.

Ce qui m’est arrivé est une atteinte effective à ma personne. L’objectif était clairement de me neutraliser en temps que chercheur indépendant avec pour seule ambition de contribuer au travers de mes analyses critiques et constructives à objectiver le débat congolais.



[1] Kris Berwouts a travaillé pour plusieurs ONG entre 1985 et 2011. Depuis 2012 il œuvre comme expert indépendant pour des programmes de DFID,USAID… En 2017, il a publié « Congo’s violent peace. Conflict and struggle since The Great African War ».

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