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10.01.19 Une série de réactions à l’élection de Tshisekedi comme président de la RDC (CongoForum)


Quelles sont les réactions à l’élection de Félix Tshisekedi (UDPS / CACH) comme président de la RDC? CongoForum a posé la question à un nombre de personnes.

Pascal Mugaruka, activiste de la société civile au Nord-Kivu :

« Après les élections, Joseph Kabila avait comme seul choix : choisir le moindre mal. Dans le contexte politique actuel, il y a un grand manque de confiance de la part de la population. Le peuple avait besoin d’une alternance politique pour sortir de la souffrance imposée par le régime en place. Il fallait trouver quelqu’un qui pouvait faire face au régime de Kabila. »
« Pour moi, Félix Tshisekedi n’est pas la bonne personne pour déraciner le mal en RDC. Le mal est très profond. Il faudrait quelqu’un qui bénéfice de la confiance du peuple. Moi je crains que Tshisekedi ne puisse pas avoir le soutien de la population en général. »

Théoneste Bahati Gakuru, activiste des droits humains et militant pro-démocratie :

« Le nouveau président était attendu comme un ange. Enfin les congolais ont leur président élu et leur première vraie alternance dans l’histoire du pays. L’élection de Félix Tshisekedi est une réponse aux nombreuses préoccupations des congolais qui ont milité pour un changement de leadership. Je ne vais pas dire que Tshisekedi sera la réponse à tous les défis du pays. Il aura besoin d’hommes forts autour de lui pour tenter d’unir toutes les couches sociales, faire face à la corruption qui gangrène le pays, réformer l’armée et l’économie en faire face à l’insécurité grandissante à l’est du pays, principalement au Nord-Kivu. »
« Si Félix Tshisekedi vient d’être élu, c’est – comme ce fut le cas de Joseph Kabila – plutôt grâce au nom de son père. Est-ce que c’est un vrai combattant pour la démocratie, un homme charismatique, un patriote ? Là j’ai des doutes. »
« En tout cas, le peuple est déterminé : il faut sanctionner tous les anti-valeurs, et cela à tous les échelons ! Nous espérons que les dirigeants viennent de tirer des leçons. Le peuple a montré sa maturité. »

Arnaud Kabeya, journaliste et communicologue :

« Que les rancœurs cessent. Les congolais doivent comprendre qu'il y a des défis à énormes à relever. C'est la victoire de l'opposition. Il est temps qu'on se réunisse pour reconstruire le pays. Je pense que nous avons besoin de tout le monde. Kabila a fait 18 ans au pouvoir, on ne peut pas faire table rase comme si de rien n'était. S'il part en exil, où ira sa garde appelée "Bana Mura"? C'est encore des potentiels qui seront en pâture. Le temps est celui de s'unir. »

Olivier, un congolais vivant en Europe :

« Pour moi, les résultats publiés par la CENI sont des résultats manipulés. Ils savent très bien que c’est Martin Fayulu de Lamuka qui a gagné en réalité. Depuis le début, Félix Tshisekedi a été un pion de Joseph Kabila. Il est là pour protéger les intérêts de Kabila. Joseph Kabila aura aussi peur de la pression de l’Occident, il risque de finir devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Avec un Fayulu comme président, Kabila ne serait plus protégé puisque Fayulu s’est allié avec deux ennemis de Kabila : Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi. N’oublie pas non plus que Kabila a aidé les chinois à renforcer leur présence, ils veulent devenir une puissance mondiale contre les Etats-Unies et l’Europe. »

Bienfait, un congolais du Nord-Kivu :

« Selon moi, il y a eu un arrangement entre le président sortant et la CENI. Ils ont voulu laisser passer Félix Tshisekedi pour le bien-être de Kabila et pour protéger les intérêts du président sortant. Personnellement, j’aurai bientôt 40 ans, mais j’ai pas encore pu jouir des richesses de mon pays qui est la RDC. »

Koen Vlassenroot, chercheur à l’Université de Gand en Belgique:

« A plusieurs égards, ces élections congolaises ont été historiques. Qui aurait cru à ce résultat il y a six mois ? Peu de gens. Il est historique en soi que ces élections sont gagnées par quelqu’un de l’opposition et que le régime semble faire marche arrière. Mais nombeux sont ceux qui pensent que ce résultat n’aurait jamais été communiqué sans accord préalable entre le régime et Félix Tshisekedi, le seul dirigeant de l’opposition acceptable au régime. »

« Il y aussi la spéculation sur les chiffres rassemblés par la conférence des évêques catholiques, la CENCO. Cela confirme l’impression que les chiffres de la CENI ne réflètent pas la vérité des urnes. »

« C’était sûr et certain que ces élections allaient résulter dans une opposition congolaise divisée. Le régime reste largement intact, tandis que le nouveau président aura beaucoup de boulot pour se créer la légitimité nécessaire et une marge de manœuvre. Osera-t-il faire la concurrence à Kabila pour obtenir un certain contrôle sur l’armée, les services de sécurité et quelques ministères centraux ? »
« Pour Martin Fayulu le temps presse ; c’est clair qu’il peut déposer une plainte contre ces résultats, mais sera-t-il soutenu par ses électeurs ? Selon les premières indications, la population semble largement prête à accepter ce résultat parce que le dauphin de Kabila et Kabila lui-même semblent disparaître de la scène. La CENCO doit éviter de se mettre hors-jeu : elle est obligée à publier ses chiffres assez vite. »

Félicien, un avocat à Matadi (pseudonyme):

"Le résultat annoncé par la CENI ne résulte que de la bonne volonté du pouvoir en place. Nous tous, nous avions suivi avec beaucoup d'attention le déroulement des élections, et nous avions vu les preuves de la réussite de Martin Fayulu. Mais la majorité s'est choisi une opposition pour assurer sa survie. Nous connaissons tous leur conflits avec le monde extérieur. Il suffit de lire le contrat fait avec Vital Kamerhe (UNC). Comprenez que c'est un scénario. Mais bon, mieux vaut un démon qu'on connaît. Sinon, bonne chanche au Congo!"

Ivan Godfroid, observateur de la RDC et actif à l'est du pays:

"Le 10 janvier 2019 est devenu une page sombre dans l’histoire du Congo. Les aspirations de tout un peuple à tourner la page vers une réelle démocratisation ont été balayées par le détournement des élections pour la préservation des privilèges d’un petit groupe au pouvoir. C’est une baffe en pleine figure du Souverain Primaire congolais, donnée par ceux-là mêmes qui ne cessent d’en appeler à la souveraineté."

"Le message au citoyen est celui-ci: votre opinion n’intéresse pas les politiciens, vos désirs de vous doter de gouvernants capables de créer un environnement propice au progrès et au bien-être n’ont aucune importance. C’est la consécration de l’antipolitique dont on voit les effets pervers déjà de façon très explicite au Grand Nord de la province du Nord-Kivu. Le dégoût des gens de la politique politicienne y est déjà dans un stade tellement avancé, qu’il fallait silencer ces 1,2 millions d’électeurs avec des prétextes non-fondés. Aujourd’hui, nous voyons clairement quel poids leurs voix auraient pu avoir si on avait respecté leurs droits de citoyens."

"En tuant l’espoir de la démocratie au Congo, Corneille Nangaa (CENI) et ses commanditaires portent une responsabilité écrasante. Ils ont saboté le rendez-vous important qu’avait la RDC avec son histoire. Ils ont condamné le peuple congolais à continuer à subir les caprices de dirigeants hypocrites qui ont démontré en abondance que le sort quotidien du peuple est le moindre de leurs soucis. Hypocrites, car ils présentent leurs manipulations comme une alternance, alors que celles-ci ne cherchent qu’à bétonner le système de gouvernance prédateur actuel."

"Si Félix Tshisekedi est confirmé président, il aura une dernière chance de changer le cours de l’histoire, seulement s’il arrive à libérer le peuple de l’emprise des autocrates et à mettre en place une coalition de leaders qui comprennent ce que réellement veut dire un mandat politique. Toutefois, s’il accepte de se faire instrumentaliser pour ainsi devenir le complice de tous ceux qui résistent au changement, le peuple se souviendra de lui et de l’UDPS comme les fossoyeurs de la démocratie au Congo et du CACH comme le cache-sexe d’une vraie alternance. Et la RDC restera ce géant, malade de ses dirigeants."

Alphonse Muambi, auteur, faiseur d'opinion et lobbyiste d'origine congolaise:

"Félix Tshisekedi vient d'être proclamé président de la RDC. Aura-t-il assez de pouvoir pour pouvoir fonctionner indépendamment comme un vrai chef d'état? Je ne pense pas, franchement. Joseph Kabila continuera à tirer les ficelles. Ce qui est positif, c'est que le nom de Kabila ne sera plus associé à la présidence congolaise. Une libération mentale, le nom Kabila avait un goût amer qui présentait la RDC comme un pays inférieur vis-à-vis des autres nations, même africaines."

"Je regrette beaucoup que la population congolaise soit divisée par le choix de la CENI pour Tshisekedi, tandis que l'on sait que Fayulu a gagné les élections. Il faudra assez de temps pour faire disparaître le tribalisme qui se manifeste maintenant."

"Martin Fayulu est une personne très fiable. Mais il est pris en ôtage par Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba qui portent la responsabilité pour le mauvais état de la RDC, ensemble avec Kabila. Les deux ont collaboré avec Kabila et ont aidé à piller."

"L'avenir du Congo ne dépendra pas de Félix Tshisekedi mais de la contribution de chaque congolais."

Els Van Hoof (CD&V), parlementaire dans la Chambre en Belgique:

« Etonnament, Félix Tshisekedi a été présenté comme le vainqueur des éléctions présidentielles du 30 décembre 2018, et non l’autre opposant Martin Fayulu ni le candidat du régime, Emmanuel Ramazani Shadary. Indépendamment d’une préfèrence pour un tel ou un tel, c’est primordial que la population congolaise mérite des élections équitables. Les congolais aspirent trop à une nouvelle culture politique, sans impunité et sans corruption. Une culture avec une politique qui sert à aider la population, et non à enrichir des acteurs politiques. C’est simple : celui qui a obtenu le plus de voix, a gagné. Momentanément, l’on ne peut pas dire que nous sommes dans une telle situation. »

« En soi, avoir organisé des élections, c’est déjà une victoire. Le mandat du président Joseph Kabila avait pris fin en 2016. Si on a pu forcer Kabila à organiser des élections, c’est grâce à la population congolaise, aux mouvement civils et à la CENCO, la conférence des évêques catholiques. En continuant à manifester, les congolais ont manifesté une fois de plus leur force incroyable. »

« La pression internationale au eu son importance aussi. Depuis l’adoption d’une résolution proposée par moi-même, le gouvernement belge a toujours eu une ligne très claire vis-à-vis du régime congolais. Il faut respecter la Constitution congolaise et les droits de l’homme. La Belgique préfère le dialogue mais ne va jamais soutenir un régime sans légitimité. S’il y a des violations sérieuses des droits humains et des attaques contre les libertés démocratiques, il faut imposer des sanctions individuelles, dans un contexte européen ou multilatéral. »

« C’est aussi dans ce cadre qu’il faut réagir maintenant aux résultats des élections. Ces résultats sont contestés, pour ne pas dire plus. Il est inacceptable qu’on demande à 1,2 million d’électeurs dans 3 districts d’exprimer leur vote en mars 2019, tandis qu’on connaît déjà des résultats. Comment peut-on encore parler d’élections inclusives ? Pendant les élections, on a vu des fraudes, de la corruption, des problèmes techniques et administratifs. Seulement 46% des électeurs enrôlés ont pu voter. »

« C’est très crucial que les résultats doivent réfléter la vérité des urnes ! Pour le moment, on peut vraiment douter si c’est le cas. Par manque d’observateurs internationaux, nous devons nous baser sur les observations de la population. L’église catholique (CENCO), un acteur fiable et neutre, a dit que le résultat ne correspond pas à ses observations. Le ministre français des Affaires Etrangères a dit la même chose. Notre ministre Didier Reynders se montre un peu plus prudent, il attend d’autres réactions des acteurs locaux. Aujourd’hui le Conseil de Sécurité (ONU) se réunit sur ce dossier. »

« Il faut vraiment que la population et l’église catholique publient les résultats de leurs observations dans les jours qui viennent. S’il s’avère que leurs résultats ne correspondent pas avec ceux de la CENI, il faut que la Belgique plaide pour la publication des vrais chiffres. Si les autorités refusent de le faire, il faut penser à des sanctions multilatérales et à notre partenariat pour la coopération au développement. »

Dirk Van der Maelen (sp.a), le président de la commission des Affaires Etrangères dans la Chambre en Belgique:

“Le peuple congolais, soutenu par la communauté internationale, a réussi à obtenir enfin des élections présidentielles. Ces élections ne répondaient pas du tout aux exigences internationales qu’il faut respecter pour pouvoir parler d’élections libres et équitables. Néanmoins, on constate une large satisfaction au sein de la population : pour la première fois depuis 1960, ils ont eu la chance d’exprimer leur voix. De nombreux congolais se sont déplacés pour aller voter mais le taux de participation est plutôt bas parce que les listes électorales étaient très incomplètes et erronées et parce que les machines à voter ne marchaient pas bien souvent. »

“Dans toutes les circonstances, le régime Kabila continue à contrôler des leviers importants, ce qui implique malheureusement que le président élu n’aura qu’une marge de manoeuvre très limitée. C’est Joseph Kabila qui continue à contrôler les services de sécurité, l’armée, le pouvoir judiciaire. En plus, Kabila et les siens ont réussi à dominer les élections pour l’Assemblée Nationales et les provinces. »

“Il faut donc situer ‘la victoire’ de Félix Tshisekedi, annoncée par la CENI, dans ce contexte. Aussi bien Tshiskedi que Martin Fayulu ont obtenu un bon score. Chacun aurait eu plus ou moins 35% des voix exprimées, mais généralement on dit aussi que Fayulu a rassemblé un demi million de voix de plus. Les deux ont eu un bon résultat sur tout le territoire, ils ont réussi à dépasser leurs bases régionales et etniques. C’est encourageant pour l’avenir. »

“Il y a eu des rumeurs qui disent que Tshisekedi a négocié avec Kabila bien avant la publication des résultats des élections. Ces rumeurs me semblent plausibles. Cela réduit le pouvoir de Tshisekedi encore plus et cela le prive d’une bonne partie de sa légitimité. Le risque est réel que la population congolaise finira par le considérer comme un traître. »

(c) CongoForum, 10.01.19 (db)








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