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03.03.19 Léopold II: fantasmes et histoire (prof. émérite Jean-Luc Vellut)



(Tribune libre)

BRUXELLES - Dans une communication récente au journal De Standaard (20.02.2019), le professeur G. Vanthemsche démontre clairement le caractère très hypothétique des chiffres de mortalité hors normes qui sont brandis comme autant de faits avérés (!) de l’histoire démographique du Congo. Il s’en prend aussi à l’absurdité et à l’indécence qu’il y a à comparer des pertes que l’on peut attribuer à la conquête coloniale avec celles, planifiées, dues aux régimes totalitaires du XXe siècle. On en est venu à faire de Léopold II un précurseur de Hitler, Staline, voire Pol Pot (!). Le Guardian du 22 février publiait de son côté un article flamboyant accusant l’État Indépendant du Congo non seulement de meurtres mais aussi de mutilations de masse . L’occasion de l’article avait d’ailleurs été le bizarre épisode d’une main coupée sur un monument colonial à Ostende.

www.theguardian.com/world/2019/feb/22/statue-missing-hand-colonial-belgium-leopold-congo?CMP=share_btn_link

À ses débuts, le régime colonial au Congo aurait donc inauguré le triste cortège des crimes collectifs qui hantent la mémoire du XXe siècle et qui alimentent sans fin des guerres de statistiques. Parmi les aberrations véhiculées par les polémiques entourant le Congo, retenons en premier lieu la faiblesse inhérente à toute explication du passé par le seul fait des errements d’une grande personnalité, d’un «grand homme». On peut certes s’appesantir sur les défauts privés de Léopold II et, en particulier, lui reprocher son insensibilité et sa cupidité. Ces vices ne dispensent pas l’historien de prendre en compte le grand contexte géopolitique et économique dans lequel Léopold II, visionnaire, inscrivit le projet congolais.

Il s’agit en particulier du développement effréné des spéculations mondiales sur l’ivoire et, imprévues celles-ci, sur le caoutchouc. Ces spéculations ne sont pas dues à une personne. Elles se sont d’ailleurs déchaînées après que le roi eut conçu son entreprise. La responsabilité diffuse de ces flambées du marché se niche en fait dans les mécanismes du marché mondial et chez les acteurs financiers, à Anvers, à Liverpool, à Hambourg, à Khartoum, à Bombay. Plus que d’atrocités planifiées, il s’est agi des retombées collatérales d’une spéculation capitaliste qui a lourdement pesé sur l’Afrique et l’ Amazonie de l’époque. Dans ces deux régions, les peuples les plus faibles ont payé cash. Alors comme aujourd’hui, sur les grands marchés, «la fin a justifié les moyens».

Mais tenons-nous-en à l’Afrique du temps de la course au caoutchouc. Le mode opératoire de cette spéculation fut lui-même modelé par la situation sur place (bassins du Congo, de l’Ubangi-Chari, du Nil). Lors des débuts de l’État léopoldien, cette vaste région n’était pas un jardin d’Éden, hors du temps. Elle était au contraire le terrain de razzias, de pillages, de trafics, dont celui des esclaves : cet âge est historiquement bien étudié, on sait les ravages humains, sociaux, écologiques sans fin qui l’ont accompagné. L’État du Congo fondé par Léopold II s’est engouffré dans ce monde. Volens nolens, il y fut bientôt un acteur à part entière, et peut-être même (dans certaines régions au moins) un participant plus systématique que la grande marée de ses concurrents européens, indiens, arabes, africains, etc.

Opportuniste doué

Léopold II y fut un acteur parmi d’autres sur une scène historique africaine qui le dépassait. Opportuniste doué, il s’est glissé dans les possibilités qu’ouvrait son temps, et notamment dans la vague de prosélytismes occidentaux protéiformes.

Entre-temps, sur la rive belge, et dans le court terme, le roi tirait parti de circonstances économiques imprévues, toutes récupérées au service des rêves qu’il nourrissait à la fois pour la Belgique et pour un Empire africain : rappelons que Léopold II devait assurer lui-même les frais considérables de la conquête et de l’organisation élémentaire d’un vaste espace géopolitique. Mais au bout du compte, le roi attendait que cet État en devenir paie lui-même sa conquête et, pour comble, qu’il fournisse un revenu !

Ces visions de la rentabilité vinrent toujours en priorité : ici encore, «la fin a justifié les moyens». Cependant, après l’âge des spéculations, Léopold II a entrevu l’âge de la grande industrie s’implantant au Congo. Et, au bout du compte, après trois générations de transformations profondes, qu’il conviendrait d’ailleurs d’étudier à part entière, il en est résulté un grand État africain. Celui-ci, à sa manière, possède une identité et n’est sans doute pas prêt à y renoncer pour se plier aux vagues fluctuantes des émotions et des humeurs en Occident.

Des souvenirs ambigus

Reconnaissons-le sans timidité. Sur les deux rives, africaine et européenne, où il planta ses projets, Léopold II laisse des souvenirs ambigus. Sur leurs drapeaux, la RDCongo et le Sud Soudan ont gardé l’étoile d’or sur fond azur qu’ils ont empruntée au pavillon de l’État du Congo, leur État fondateur. La Belgique, pour sa part, vient d’ouvrir avec grand bruit un Musée d’Afrique (sic). En dépit de silences embarrassés, de commentaires alambiqués et de flatteries intéressées autour de quelques relais médiatiques, Tervuren résonne comme une mise à jour – un reset – du rêve de Léopold II : introduire le Congo sur la scène belge.

Aujourd’hui, il est légitime de poser la question des responsabilités morales encourues par les nombreuses composantes des porte-paroles du «progrès» qui accompagnèrent la marche de Léopold II. On pense notamment aux milieux missionnaires catholiques du temps, généralement conservateurs, et à leurs relais religieux ou politiques en Europe. Au cours de la période léopoldienne, que ce fût par nationalisme, par intérêt, par complaisance, par calcul de ce qui leur paraissait désirable dans le long terme, les congrégations catholiques négocièrent leur silence face aux brutalités qui leur étaient bien connues : leur responsabilité morale fut engagée. En Belgique par contre, l’aile démocrate-chrétienne du milieu catholique tint bon face aux lobbies soutenus par le roi et elle sauva l’honneur de l’Église. D’autres minorités au sein des milieux libéraux et socialistes prenaient conscience des retombées du système de contrainte armée que l’État et les compagnies privées faisaient peser sur de vastes régions. En France, la grande voix de Péguy rompit les silences officiels sur le sujet du Congo français.

Campagne humanitaire bruyante

Lancée à partir du monde anglo-saxon, la campagne humanitaire des années 1900 fut certes la plus bruyante et la plus clivante. Commencées au plan local dans certaines missions protestantes, notamment américaines et suédoises, les critiques humanitaires prirent un accent barnumesque lorsque, à partir de l’Angleterre, elles furent systématisées dans une machinerie incorporant réveil religieux et presse populaire. À y voir de plus près, les choix stratégiques ne furent pas entièrement étrangers à cette polarisation sur le Congo. Morel lui-même, le grand architecte de la médiatisation anglophone autour de la «question congolaise», reconnut qu’il avait choisi de centrer son attention sur l’État de Léopold II en y voyant un maillon faible dans la chaîne des responsabilités coloniales : engager la lutte contre une grande puissance comme la France (on pense au Congo français) ou l’Allemagne, voire l’Angleterre elle-même, aurait rapidement déclenché les passions nationalistes et aurait étouffé la voix des protestations humanitaires. Pour le reste, le parcours de Morel montre qu’il était conscient que le phénomène des brutalités coloniales renvoyait à un terrain bien plus vaste que celui des constructions spéculatives de Léopold II.

Aujourd’hui cependant, l’image du Congo léopoldien comme un «État-voyou» s’est perpétuée et elle renaît régulièrement, servant de point de ralliement à des causes médiatiques diverses. Certes, c’est au prix de quelques entorses aux faits historiques, mais, à nouveau, «la fin justifie les moyens». En histoire, on avait dépassé, pouvait-on croire, l’explication du passé par l’action des grands hommes. On pensait acquis que les contextes «de terrain» et de temps étaient indispensables à l’explication du passé. Les polémiques actuelles autour de Léopold II montrent qu’il n’en est rien. Dès qu’il s’agit du Congo, on s’en tient à une imagerie haute en couleur et pauvre en contexte. Elle témoigne de la fascination que le Congo exerce depuis longtemps sur les imaginations occidentales.

Ignorance

Le niveau désespérément polémique et moralisateur du débat en Belgique doit, je crois, être en bonne part attribué à l’ignorance, elle-même résultant de la faiblesse de l’enseignement sur l’histoire coloniale en général et, en particulier, sur ce qui fut un grand chapitre de l’histoire de l’Afrique centrale. Ce grand chapitre appartient aussi à l’histoire de la Belgique. Le terrain de l’ignorance donne le champ libre aux fake news, au narcissisme bien-pensant, voire à l’ubuesque.

Sur ces terrains, la compétition s’avère serrée. Au Parlement belge, un député nationaliste flamand vient d’évoquer l’ethnocide de la culture flamande comme un précédent au génocide des Congolais. Une mission de l’ONU recommande à la Belgique de remplacer les monuments coloniaux par des monuments africains. Le chroniqueur artistique du Monde (18.02.2019) découvre que la collection des arts du Congo du musée de Tervuren a été rassemblée dans une optique coloniale de dédain pour les peuples d’Afrique; la réalité du passé est bien différente, comme en témoigne la participation active du musée à l’«exposition des arts nègres» tenue à Bruxelles en 1930, une manifestation d’avant-garde à l’époque. Après le passage obligé sur les «dix millions de morts» de la colonisation, le Monde en vient au pieux regret que des sculptures coloniales enfreignent la morale (sic) au sein de l’exposition du musée rénové. Voilà qui mérite une mention spéciale au palmarès des absurdités autour de l’histoire du Congo. La compétition reste ouverte.

Jean-Luc Vellut, historien et professeur émérite, mars 2019

(ce texte a été publié aussi par La Libre Afrique)

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