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31 08 17 - Déclaration de Kinshasa des intellectuels congolais

Réunis du 28 au 29 août 2017 au Centre d’Etudes pour l’Action Sociale (Cepas), en conférence dite des universitaires pour réfléchir sur les causes de la descente aux enfers de leur pays, les intellectuels congolais ont pris l’engagement de prendre leur responsabilité en mains en vue de sauver la nation Congo en péril. Près d’une vingtaine d’exposés ont été faits en marge des travaux de cette conférence des intellectuels, animés tous par d’éminents professeurs des établissements d’Enseignement supérieur et universitaire de la République Démocratique du Congo. Les assises placées sous le thème « Nation congolaise en péril : Responsabilité sociale des universitaires », ont été sanctionnées par un «Manifeste citoyen» appelé « Déclaration de Kinshasa sur la Responsabilité sociale des universitaires ». Dans ce Manifeste coulé en 24 points, les signataires parlent entre autres des libertés académiques et intellectuelles, de l’autonomie de gestion des institutions d’enseignement supérieur et universitaire, de la responsabilité des institutions, ainsi que de la responsabilité particulière des universitaires congolais face à une nation en péril. La conférence était organisée par l’Institut pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique, (IDGPA) que dirige le professeur André Mbata Mangu, qui en est le directeur exécutif. C’est le Docteur Denis Mukwege qui a financé les assises grâce aux nombreux prix lui décernés à travers le monde. Hormis les professeurs d’universités et autres scientifiques, bon nombre d’acteurs politiques essentiellement de l’opposition et ceux des mouvements citoyens ont pris également pris part à ces travaux.



Préambule

Nous, Universitaires de la République Démocratique du Congo (RDC), représentant l’élite intellectuelle de la nation, réunis à l’initiative de l’Institut pour la démocratie, la gouvernance, la paix et le développement en Afrique (IDGPA) pour réfléchir sur le thème « Nation congolaise en péril: Responsabilité sociale des universitaires» à Kinshasa, capitale de la République et siège des institutions nationales, du 28 au 29 août 2017;
Adhérant aux Déclarations de Dar-es-Salaam et de Kampala sur les libertés académiques et la responsabilité sociale des universitaires;
Considérant que la RDC, notre pays, a connu depuis l’indépendance une série de crises qui ont affecté son existence comme nation et qui n’ont nullement épargné les institutions d’enseignement supérieur et universitaire ainsi que les membres de la communauté académique;
Considérant que l’une des causes fondamentales de ces crises est la contestation de la légitimité des institutions et de leurs animateurs;
Attendu que la non-organisation des élections à tous les niveaux, notamment l’élection présidentielle en décembre 2016, a plongé le pays dans une crise politique et constitutionnelle aiguë;
Attendu que l’Article 64 de la Constitution dispose que tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la Constitution;
Attendu que pour résoudre cette crise et permettre la restauration de l’ordre constitutionnel, les représentants de la Majorité présidentielle, de l’Opposition politique signataires de l’Accord du 18 octobre 2016 de la Cité de l’Union africaine d’une part et ceux du Rassemblement, du Front pour le respect de la Constitution et de la Société civile non signataires dudit Accord réunis au Centre interdiocésain de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO) ont unanimement signé un Accord Politique Global et Inclusif en date du 31 décembre 2016 ;
Attendu que cet Accord largement soutenu par le peuple congolais et prévoyant l’organisation des élections au plus tard le 31 décembre 2017 a été endossé par la Résolution 2348 du Conseil de Sécurité des Nations Unies et par l’Union africaine, la SADC et d’autres organisations internationales dont la RDC est membre ;
Attendu que cet Accord largement soutenu par le peuple congolais et prévoyant l’organisation des élections au plus tard le 31 décembre 2017 a été endossé par la Résolution 2348 du Conseil de Sécurité des Nations Unies et par l’Union africaine, la SADC et d’autres organisations internationales dont la RDC est membre.
Attendu que toutes les Parties signataires ont souscrit à cet Accord qui interdit notamment tout changement de constitution et toute révision constitutionnelle par voie législative ou référendaire;
Convaincus que comme citoyens, les universitaires comme d’autres intellectuels ne sauraient demeurer indifférents à la misère et aux souffrances de leur peuple sans trahir leur mission;
Conscients que la reconstruction de la Nation passe nécessairement par notre propre remise en cause de notre propre rôle, la revalorisation des universités qui sont notre premier cadre de travail, et une prise en compte de notre responsabilité sociale;
Déterminés à ouvrir une nouvelle page de notre histoire au service de la Nation;
Conscients de notre responsabilité sociale en tant qu’universitaires;

Déclarons ce qui suit:

I. Des Libertés académiques et intellectuelles

1.      Tous les membres de la communauté académique ont le droit d’accomplir leurs fonctions d’enseignement, d’apprentissage, de recherche, d’érudition, d’échanges, de production et de dissémination du savoir et de rendre tous services sans crainte d’ingérence ou de répression de la part de l’Etat et de l’autorité publique.
2.       Pour permettre à l’université de mieux remplir sa mission incontournable d’éclairer la société, il importe qu’elle puisse être dotée de moyens nécessaires pour le faire conformément aux standards internationaux des systèmes universitaires.
3.      L’université congolaise doit être associée au processus de compréhension et de résolution des problèmes de la nation par la prise en compte des résultats de ses recherches aussi bien par les pouvoirs publics que la population.
4.      L’université congolaise doit impliquer le personnel scientifique et les étudiants dans cette quête de l’excellence et du savoir pour mieux comprendre et améliorer la société congolaise et l’homme congolais en vue de la transformation qualitative de la société.

II. De l’autonomie de gestion des institutions d’enseignement supérieur et universitaire

5.   La gestion des institutions d’enseignement supérieur et universitaire doit s’exercer avec la participation de tous les membres de la communauté universitaire.
6.   Les instances dirigeantes des institutions de l’enseignement supérieur et universitaire, notamment les membres des bureaux des départements/sections, des bureaux facultaires, des comités de gestion, y compris les Recteurs et les Directeurs généraux doivent être librement élus et, non plus nommés,  selon les mesures pertinentes d’accompagnement de la loi-cadre.
 7.  La responsabilité et la recevabilité des autorités académiques des enseignements doivent être effectives.
8.   Aucune force armée, aucun militaire, aucun policier, aucun membre des services de renseignement ou de sécurité ne peut pénétrer individuellement ou en groupe dans l’enceinte des institutions d’enseignement supérieur et universitaire sauf dans les conditions suivantes:
a) S’il existe un danger manifeste, présent et imminent qui menace la vie ou  la propriété de l’institution et qu’un tel danger ne puisse être circonscrit sans l’intervention des forces publiques;
b) Si le responsable de l’administration concernée a demandé par écrit cette intervention après en avoir informé et obtenu l’approbation des représentants élus de la communauté universitaire, les enseignants, le personnel scientifique, le personnel administratif et les étudiants.

III. Responsabilité des Institutions

9. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire doivent oeuvrer à la pleine réalisation des droits économiques, sociaux et culturels, civils, politiques des personnes et s’efforcer de prévenir l’utilisation pernicieuse des sciences et de la technologie au préjudice de ces droits.
10. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire doivent s’élever contre toute forme de répression politique et toutes violations des droits de l’homme au sein de la communauté et au sein de notre société.
11. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire doivent chercher à répondre aux problèmes auxquels la nation est actuellement confrontée. A cette fin, les programmes d’enseignement ainsi que d’autres activités menées par ces institutions doivent répondre aux besoins de la société dans son ensemble, sans préjudice des besoins de la recherche scientifique et de la production des connaissances.
12. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire doivent apporter leur soutien à d’autres institutions similaires et membres individuels de la  communauté académique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays lorsqu’ils sont soumis à des persécutions. Ce soutien peut être moral ou matériel et doit inclure le droit d’asile, d’emploi ou d’éducation pour les victimes de ces persécutions.
13. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire doivent s’efforcer de lutter contre la dépendance scientifique, technologique et d’autres formes de dépendance de notre société, et promouvoir la collaboration sur une base d’égalité, avec les communautés académiques du monde dans la recherche et l’utilisation des connaissances.
14. Les institutions d’enseignement supérieur et universitaire sont tenues d’offrir des programmes académiques du plus haut niveau qui soient appropriés aux besoins et aspirations professionnels des étudiants.

IV. Responsabilité individuelle des universitaires

15. Les membres de la communauté académique ont le devoir de remplir leurs fonctions et leurs rôles académiques avec compétence, intégrité et au mieux de leurs capacités, conformément aux normes éthiques et scientifiques les plus élevées. A cet effet, ils doivent lutter contre le favoritisme ethnique, tribal, régional ou partisan, la corruption et le harcèlement sexuel.
16. Ils ont l’obligation de cultiver l’esprit de tolérance vis-à-vis des différences d’opinions et de positions et d’encourager les débats et la discussion.
17. Les membres de la communauté universitaire doivent organiser l’université alternative pour ainsi contribuer à la réparation des inégalités historiques et contemporaines au sein de la société et à l’éducation des secteurs défavorisés de la population.
18. Les membres de la communauté universitaire doivent s’interdire de marchander les titres académiques et l’accès à la fonction enseignante sur des bases clientélistes, partisanes et autres.

V. Responsabilité particulière des universitaires congolais face à une nation en péril

19. Les universitaires congolais font partie de la société civile et prennent acte du Manifeste citoyen adopté par la société civile et demandent à l’ensemble du peuple congolais de se mobiliser en conséquence.
20. La Nation congolaise est en péril voire à la dérive: on note partout dans le  pays, des violations de la Constitution et des lois de la République, des atteintes aux des droits de l’homme, l’insécurité et la pauvreté généralisées, atteintes graves à l’indépendance de la CENI, l’instrumentalisation de la justice, de l’armée, de la police, et des autres services de sécurité.
21. Les universitaires congolais s’insurgent contre le phénomène de fabrication des infractions, le montage des procès, les arrestations et détentions arbitraires et les décisions judiciaires iniques dont sont victimes les opposants, des activistes des droits de l’homme et des citoyens, et appellent les instances concernées à parer à cette situation.
22. Les universitaires congolais exigent la restauration de l’ordre constitutionnel par l’organisation des élections le 31 décembre 2017 au plus tard comme les acteurs politiques et la société civile se sont unanimement convenus dans l’Accord du 31 décembre 2016 tel qu’endossé par la Communauté internationale à travers le Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Union Africaine, la SADC, l’Union européenne et plusieurs autres organisations régionales.
23. Demandons à tous les autres universitaires et autres intellectuels ainsi qu’ à leurs différentes associations d’adhérer à la présente déclaration et de se joindre à eux pour assumer leur responsabilité sociale envers notre peuple appelé également à se mettre Débout pour revendiquer la restauration de l’ordre constitutionnel, dresser le front longtemps courbé, et bâtir dans la justice et la paix, un pays plus beau qu’avant, où la dignité est assurée à chaque Congolaise et à chaque Congolais et non seulement à un petit groupe d’individus au pouvoir.
24. Affirmons que notre peuple veut les élections à tout prix et sollicitons l’appui de la communauté internationale au peuple dans la réalisation de son aspiration à la tenue sans délai des élections libres, transparentes et démocratiques.

Fait à Kinshasa, au CEPAS, le mardi 29 août 2017

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