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Le voyage d’ITECO, du « temps colon » au « post tiersmondisme »

L’histoire d’ITECO est illustratrice des évolutions qui ont marqué ces quarante années de coopération, par Michel Elias

Je travaille dans la coopération non gouvernementale depuis 1971, date de mon premier départ pour l’Afrique. J’ai travaillé au Rwanda dans les années septante et quatre-vingt, puis je suis devenu formateur à ITECO jusqu’en 2004. A ITECO j’ai accompagné la formation de nombreux candidats coopérants (je dois en avoir accompagné un bon millier...). J’en ai vu aussi beaucoup pendant et après leur travail de terrain. Je compte ici faire plutôt un témoignage à partir de mon expérience personnelle. Je ne citerai ni chiffres ni pourcentages, je ne m’appuierai pas sur une documentation scientifique. Je dirai plutôt le sens que je vois aux choses. Je serai subjectif.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une organisation non gouvernementale de développement ? Juridiquement, la plupart du temps c’est une association sans but lucratif. Une association qui naît d’une initiative non gouvernementale (même si éventuellement elle lui devient liée grâce à des subventions...). L’objet social de ces ONG est de « venir en aide » aux populations du « tiers monde » en faveur de leur « développement ». Tous les mots entre guillemets sont problématiques. L’aide se passe dans un contexte de rapports de forces entre le Nord et le Sud, la notion de tiers monde est datée en fonction des rapports Est- Ouest qui prévalaient à l’époque de la guerre froide. Le développement, plus personne ne sait ce qu’il veut dire exactement, entre croissance économique, durabilité et développement humain...

Quoi qu’il en soit, la coopération au développement a une histoire et dans cette histoire les ONG jouent un rôle. Il faut jeter un regard rétrospectif au moins jusqu’aux colonisations. Dans le cas de la Belgique, il faut se souvenir des relations de la Belgique et du Congo. Il faut relire les textes produits par les colonisateurs, se remémorer leur projet et la façon dont ils voyaient l’autre. Dans le Guide de la section de l’Etat indépendant du Congo à l’exposition de Bruxelles- Tervueren en 1897, on peut lire, pages 256 et 257, ceci, par exemple : « La prédication des missionnaires opère très lentement son action parmi ces êtres sauvages. Les paroles nouvelles et étranges que viennent leur dire les « sorciers blancs » cheminent peu à peu sous leurs crânes épaissis. Mais ce n’est pas en quelques années que l’on peut corriger les vices d’un sang pollué par de nombreux siècles d’existence brutal (...). Le Noir devenu paysan et chrétien, attaché à la terre qu’il arrose de ses sueurs, dévoué aux idées d’ordre et de respect de l’autorité que lui inspire sa religion, sera pour l’Afrique la condition de la régénération finale et définitive (...). L’observateur impartial, dépourvu de parti pris ou d’idées préconçues, sans tendance spéciale d’école ou de raison, doit donc se réjouir des efforts que réalisent au Congo les missionnaires belges ».

Pourquoi se rappeler cela ? C’est pour montrer que le prétexte humanitaire (les aider) est déjà au coeur du projet colonial le plus brutal, celui du roi Léopold II. Ce projet humanitaire prenait à l’époque le prétexte de la lutte contre l’esclavagisme arabe et se donnait le projet civilisateur de l’évangélisation. La brutalité de ces projets, lus avec le recul du temps, nous apparaît aujourd’hui en pleine évidence.

Qu’en est-il de nos projets à nous ? Que diront de nos intentions d’aujourd’hui les générations futures ? Un des secrétaires d’Etat chargé du portefeuille de la coopération n’a-t-il pas déclaré que les « ONG sont le visage humain de la politique étrangère de la Belgique »... Comment sera jugée cette politique et que dira-t-on du rôle des ONG par rapport à elle ?

Quoi qu’il en soit, « au temps colon » comme disent les vieux Africains, beaucoup de secteurs non rentables de la vie sociale (a part l’administration) étaient confiés aux églises. Les activités missionnaires couvraient au Congo tout un tas de domaines, faisant de l’Eglise catholique un Etat dans l’Etat. Parmi les oeuvres on trouvait : l’enseignement (écoles, orphelinats, bibliothèques, cantines, internats, fournitures scolaires...), la santé (hôpitaux, dispensaires, pharmacies), mouvements de jeunesse (scouts, chiro, JOC, xavéris...), les mutualités, la presse et les éditions, le cinéma, la radio... Les bâtiments des évêchés et des paroisses étaient presque toujours flanqués d’une « procure » comportant des magasins où tout un chacun pouvait s’approvisionner en fournitures diverses, mais il y avait aussi un garage, une menuiserie, des constructions métalliques, une boulangerie, un service de la poste (« courrier mission  »), des camions transporteurs, etc. Ces services étaient supervisés par les religieux, mais ils utilisaient des armées de travailleurs indigènes et de très nombreux collaborateurs blancs laïcs, parfois accompagnés de leurs familles (contremaîtres, infirmières, médecins, enseignants, architectes, imprimeurs, comptables, secrétaires...). Ce nombreux personnel expatrié va poser un problème au moment de la décolonisation du Congo.

L’unité des nations de couleur s’affirme dans la lutte contre le colonialisme blanc et le désir de former une troisième force (influencée par le socialisme) entre l’Est et l’Ouest. En 1955, la Conférence de Bandoung réunit vingt-neuf pays d’Afrique et d’Asie qui condamnent le colonialisme, les discriminations raciales et l’arme atomique. La décolonisation s’amorce à travers des épisodes parfois tragiques (la guerre d’Algérie, entre autres, qui a été fort ressentie en Belgique).

L’accession à l’indépendance de nouveaux pays pose un problème macro-politique : dans quel camp s’aligneront-ils l’Est ou l’ Ouest ? D’autant que le fossé entre les nations riches et pauvres est large et menace la paix et l’équilibre mondial. Ainsi les nations riches décident d’octroyer une aide aux pays pauvres. Cette aide a une finalité manifestement politique et stratégique plus qu’humanitaire : il faut empêcher les anciennes colonies de passer dans le camp soviétique. L’aide se manifeste par l’envoi de capitaux, de cadres, de matériel, par des prix garantis pour leurs denrées... Dans le cas de la Belgique, les indépendances sont octroyées dans les années soixante. Pour les Belges expatriés au Congo, au Rwanda et au Burundi s’ouvre alors une période de turbulences. Les travailleurs belges, les collaborateurs laïcs des missions en particulier, se trouvent sans statut en terre devenue étrangère. La nécessité de trouver une identité, un cadre et une protection à ce personnel, jointe à celle d’intensifier les efforts pour aider les jeunes pays africains indépendants à démarrer, conduisent à la création de nouveaux statuts légaux. C’est ainsi que ceux de technicien et d’expert de la coopération technique sont créés en 1963.

Le Roi Baudouin lance le 23 octobre 1961 un appel à la jeunesse en faveur d’une action désintéressée au profit des pays en voie de développement. Un cadre légal pour ces jeunes est négocié qui voit le jour en 1964. Ces jeunes bénéficieront dès lors d’une identité juridique bien à eux qui les définit désormais comme des « volontaires de la coopération ». Ainsi, à côté des instituts missionnaires et des mouvements d’action catholique, se créent de nouvelles associations désireuses de travailler au développement.

Le texte légal de 1964 insiste sur l’esprit qui doit animer le volontaire  : « le désintéressement, l’idéal est le moteur de son action  ». D’autre part le volontaire travaillera « encadré », il recevra un soutien logistique, un accompagnement psychologique et moral de la part de son association d’envoi. Cette association devra revêtir la forme ASBL. Le volontariat belge sera donc « non gouvernemental », mais recevra le soutien de l’Etat. Ce cadre officiel une fois créé constitue un encouragement à l’action outre-mer et suscite évidemment de nouvelles initiatives  : des associations voient le jour aussi du côté socialiste et libéral, venant équilibrer quelque peu idéologiquement des énergies jusque là essentiellement chrétiennes.

A la Noël 1963, les associations d’envoi catholiques se regroupent en une coordination (évidemment bilingue) qui prend le nom d’ITECO, Internationale technische coöperatie, Coopération technique internationale. On retrouve dans cette coordination les principales associations de l’époque intéressées par le tiers monde : les Auxiliaires féminines internationales, les Volontaires de l’enseignement, Entraide et fraternité, les Compagnons bâtisseurs, les Fraternités africaines, la Coopération des laïcs en Amérique latine, Médicus Mundi, Withuis, la JOC, etc.

L’histoire d’ITECO est illustratrice des évolutions institutionnelles et idéologiques qui ont marqué ces quarante années de coopération. En quoi consiste l’évolution de la perspective d’ITECO entre les années soixante et les années quatre-vingt ? En 1965, le travail de développement est conçu comme une assistance technique qui permettra aux pays sous-développés de rattraper leur retard par rapport aux pays industrialisés. L’optimisme est de mise en ce qui concerne l’efficacité de l’aide venue de l’extérieur. Le premier président d’ITECO [1] exprime à l’époque que « toute aide, quelle qu’elle soit peut être efficace(...) immédiatement rentable (et que) la moindre amélioration de l’habitat, de la nourriture, de l’hygiène, signifie un progrès énorme ». Cette conception modernisatrice et technique était cependant contrebalancée à ITECO dès son origine par l’idéalisme et les valeurs chrétiennes. Ce qui est prôné, c’est qu’il ne s’agit pas de surplomber l’autre, l’ aidé, par sa supériorité technique, mais d’agir dans un esprit de service désintéressé, empreint d’humilité. L’assistance technique est d’ailleurs présentée dans les textes d’ITECO de l’époque comme un dialogue entre cultures et civilisations, centré sur l’homme et non pas un processus mécanique ou un simple échange de techniques. Le coopérant technicien est également un animateur, un éducateur et un témoin de valeurs spirituelles et chrétiennes.

A la conception des débuts, à la fois modernisatrice et chrétienne succède dans les années septante une autre vision de la coopération. L’objectif affirmé en 1980 est la recherche de plus de justice chez nous comme dans le tiers monde. La stratégie consiste en un changement social qui dépasse largement l’aide aux pays en voie de développement. On pense qu’il faut s’allier avec tous ceux qui refusent les aliénations multiples, en appuyant les « dynamismes qui cherchent et veulent plus de justice ». ITECO se présente donc à ceux qui sont soucieux d’une plus grande justice pour tous là où ils se trouvent comme un lieu d’interrogation sur notre société. Interrogation sur les mécanismes de pouvoir, les organisations, les modèles culturels.

L’objet social de base d’ITECO était la formation des coopérants. Dans ces évolutions idéologiques, comment ITECO a-t-il adapté son programme de formation  ? La modification de la vision de ce qu’il faut faire pour aider le tiers monde s’accompagne logiquement d’un changement de la conception de l’engagement social à promouvoir chez les jeunes qui se présentent aux formations d’ITECO. Au lieu de les préparer à agir ailleurs, il s’agira de leur faire prendre conscience de l’importance de leur engagement ici. Souhaitant promouvoir un « volontariat de qualité » qui situe le travail outremer à l’intérieur d’un projet de vie et d’engagement pour une société plus juste, l’institution est conduite à élargir sa vision et à gagner son espace de liberté. ITECO progressivement se conçoit moins comme un outil au service des ONG d’envoi, chargé de sélectionner, d’informer, de former et de mettre au travail leur personnel. L’idée devient petit à petit d’être au service des jeunes Belges qui se présentent au portillon du départ outremer et de les accompagner dans un processus de réflexion conscientisante. On se propose de les accompagner dans une réflexion sur qui ils sont, comment ils pensent gérer leur itinéraire de vie et que signifie réellement l’aide à autrui, méditant sur cette déclaration d’une femme aborigène à un coopérant : « Si vous venez pour m’aider, vous perdez votre temps. Mais si vous êtes venu parce que vous avez compris que votre libération est liée à la mienne, alors, travaillons ensemble... ».

On peut s’étonner de ce revirement d’ITECO proposant à des jeunes sur le point de partir une réflexion sur eux-mêmes et sur la place qu’ils occupent en Belgique  ! Mais il faut bien comprendre qu’un grand nombre de démarches faites auprès d’ITECO n’aboutissaient pas à un départ effectif outremer. Seul un petit nombre partait. Ne fallait-il pas s’intéresser aussi à ceux, plus nombreux, qui finalement resteraient ici ? De là naît l’idée d’une formation qui orienterait aussi bien vers un engagement ici que vers un départ outremer, devenu hypothétique pour le plus grand nombre. Il s’agissait donc de regarder ce qui se passait en Belgique, d’ouvrir des possibilités d’engagement chez nous. Ceci allait impliquer une adaptation institutionnelle d’ITECO « unitaire et belge » aux besoins spécifiques des deux communautés nationales et une recherche constante de contacts et de collaborations dans ces communautés respectives.

Cette conception militante, conscientisante et libératrice largement à la mode dans les années septante, sera remise partiellement en question avec la fin du tiersmondisme. Celui-ci connaît une crise au milieu des années quatre-vingt. S’amorce alors une ère nouvelle, marquée de deux courants dominants, celui des urgences sans frontières et celui des retours aux identités et aux valeurs culturelles. ITECO développera face à ces deux courants une approche également critique.

En cette fin de vingtième siècle, alors qu’ITECO va sur sa trente-cinquième année d’existence, nous sommes donc bien dans une sorte de post tiersmondisme. Le modèle de l’assistance technique optimiste tel que préconisé par le premier président d’ITECO, de même que le modèle de la libération des peuples du tiers monde qui lui a succédé et qui a eu son heure de gloire dans les années septante et quatre- vingt semblent bien surannés aujourd’hui. La publication d’ITECO à changé de nom, de Peuples et libérations, qui sentait son époque, est passé à Antipodes, qui est plus dans l’air du temps. La dénonciation des illusions tiersmondistes est passée par là. Les utopies sont toujours là, mais les modèles idéologiques ont évolué. Les schémas marxistes ont été mis a mal avec la chute du mur de Berlin. D’autre part, le génocide rwandais et la tragédie burundaise ont laminé les esprits les plus optimistes. Les ONG belges en particulier ont été fort atteintes par ces drames. Rares sont celles qui en sont sorties intactes. Elles ont été d’ailleurs si profondément touchées qu’elles se montrent encore aujourd’hui incapables d’en parler entre elles sereinement. Les événements d’Afrique ont pulvérisé bien des illusions développementistes.

Face à cette désertification des projets volontaristes en faveur du développement, nous connaissons une sorte de modèle triomphant qui est celui du marché global mondial néolibéral. Echappant à toute volonté politique, le développement semble devenu l’affaire du marché et non plus d’acteurs mobilisés. ITECO aussi a abandonné son radicalisme libérateur. Mais pas son utopie, ses valeurs et sa conviction qu’il faut compter sur le retour de l’acteur, remettre l’homme au centre du projet de société, et dans ce sens, l’équipe d’ITECO continue à militer pour un monde plus juste et plus démocratique même si les alternatives sont difficiles à dessiner : solidarité entre les mouvements sociaux d’ici et de là-bas, synergie des partenariats, recherche des dynamismes qui sourdent dans l’identité des peuples et des groupes, des valeurs de la communication interculturelle...

Le développement et ses volontaires sont démodés. Aujourd’hui c’est l’urgence tout le temps, érigé en système et doté de lourds moyens. Des « expats » efficaces s’attellent avec professionnalisme aux multiples tâches de l’humanitaire. ITECO ne cesse d’analyser les idéologies sous-jacentes à ce qui lui apparaît comme des nouvelles illusions ethnocentriques, de mettre en garde les bonnes volontés contre les mirages médiatiques.

L’espace de l’animation (on parle actuellement d’éducation au développement) s’est élargi aux frontières de l’Union européenne. Cette Union européenne se construit. Une Direction générale de l’administration européenne se consacre au développement des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et en particulier à l’éducation au développement des publics de l’Union. ITECO s’est investi dans ce secteur de l’éducation au développement en Europe et vise particulièrement les publics de jeunes. Cette focalisation conduit ITECO à réfléchir sur les changements des modèles et des cadres de référence culturels en cours chez les jeunes : repli sur la sphère privée, recherche de la rencontre, de l’aventure et du voyage, de la découverte culturelle, des actions charitables et efficaces à court terme, rejet parallèle de la sphère du politique. Les projets d’ITECO se sont trouvés considérablement enrichis par les contacts internationaux que ces approches européennes ont rendu nécessaires. Les outils de travail sont informatisés, la communication par télécopie et courrier électronique a changé les méthodes et les rythmes de travail. Ce qui reste inchangé c’est le travail qu’ITECO continue de faire sur le sens. C’est le maintien d’un espace d’interrogation sur notre société offert aux personnes soucieuses d’engagement. C’est la solidarité avec des partenaires du Sud.

Ce texte fut publié dans Antipodes n° 149, juin 2000.

[1] Ludovic Moyersoen dans la brochure d’ITECO « Au service des pays de l’avenir », circa 1965

Publié le : 8 avril 2006 par Michel Elias

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