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Politiser la légitimité des interventions d'ONG... Ça passe ou ca casse ? (Dialogue)

Le texte que voici décrit la situation des ONG en l’an 2000 et fait d’ailleurs suite à un veste débat organisé alors sur ces thèmes par le CNCD. Il n’est donc, en un certain sens, pas « actuel ». Il nous a semblé, cependant, qu’une documentation de base se devait d’avoir une certaine « épaisseur dans le temps » et de donner des éléments de réflexion qui tiennent compte, aussi, de l’évolution dans le temps des faits et des pratiques.

L'intervention croissante des ONG - qu'il s'agisse de récentes et tonitruantes organisations d'urgence ou des plus anciennes ONG de développement "tiers-mondistes" - a fait d'elles des acteurs reconnus de la coopération. Cependant, alors que les ONG semblent ainsi confortées dans leur existence et leur rôle, elles ont aussi perdu, dirait-on, bien des certitudes... Le monde des ONG de développement, qui semble en proie à une crise identitaire, mais aussi les gouvernements, l'Union européenne, la recherche, les collectivités locales, tout le monde paraît à court de concepts politiques pour repenser les relations internationales, en particulier Nord - Sud, dominées par des logiques néolibérales. Face aux mutations et débats internationaux, on en attendait mieux. Tout d'abord, les affinités indéniables des ONG avec les réalités sociales du Nord et du Sud sont en décalage avec leurs propos politiques. De plus, leurs positions envers les gouvernements, autrefois audacieusement critiques, ont quelque peu perdu de leur acuité. Plus qu'en critiques, elles se comportent en sous-traitants...

Caractériser les logiques dominantes des rapports de force internationaux pourrait aider à définir et à analyser les nouveaux enjeux.

La logique des gros sous.

En 88, l'aide publique au développement (APD) représentait 50% des ressources financières extérieures des PVD. En 97, moins de 15%. En dix ans, elle a chuté de 35%. Pendant ces 10 ans, les apports privés (banques, entreprises,...) ont augmenté de 500 %. La totalité des transferts Nord-Sud vaut environ 300 milliards US$. Sur ces 300 milliards, 250 sont donc d'origine privée. Mais deux précisions relativisent ce chiffre: Premièrement, 300 milliards US$ représentent 5% du PNB des pays en développement; donc, l'APD est relative par rapport à l'activité productive des pays eux-mêmes. Deuxièmement, la somme de 250 milliards US$ d'origine privée est à rapprocher des transferts des mêmes investisseurs privés: Européens et Américains à eux seuls brassent 8000 milliards US$ par an. Circulant plus ou moins librement dans le monde à la chasse aux placements rentables, ces milliards font des marchés financiers un authentique pouvoir face auquel celui de l'APD décroît chaque année.

La logique des bonnes affaires.

Le volume du commerce mondial de marchandises en 1999 était 16 fois supérieur à celui de 1950. La production mondiale pour la même période a été multipliée par 5,5. De 1974 à 1992, le PIB mondial passe de 11000 milliards à 19000 milliards, en $ constants. Autrement dit, l'expansion des échanges produit énormément de richesses face auxquelles l'APD, à nouveau, pèse assez peu. Dans le débat politique, on parle de moins en moins d'APD, mais beaucoup de négociations commerciales. Le Nord-Sud ne se discute plus en termes d'injection d'argent, mais de libre-échange: "Trade, not aid".

La logique des inégalités.

Que la croissance économique vantée par l'OCDE ne fasse pas illusion. Le PNUD calcule dans son rapport sur le développement humain 1996 que l'écart entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres de la planète, qui dans une fourchette de 30 à 1 en 1960, se situe depuis 1994 dans un écart de 60 à 1. Entre 1975 et 1995, la richesse américaine a progressé de 60 % et a été accaparée par 1 % de la population. D'autres chiffres montrent que les 358 personnes les plus riches du monde ont une fortune équivalente à celle des 2,3 milliards d'homes les plus pauvres. Ces inégalités ne concernent pas seulement le Sud. En France, le PIB a augmenté de 90 % en une vingtaine d'années, tandis que le patrimoine national grossissait de 30 % les dix dernières années. L'écart entre les revenus de 10 % de la population les mieux rémunérés par rapport aux 10 % les moins rémunérés est de six. Par contre, si l'on s'intéresse aussi au patrimoine, au-delà des revenus, ce rapport passe de 6 à 75. Les inégalités de patrimoine sont donc autrement plus importantes que les inégalités de revenus. Amoindrir ces inégalités pose le problème de la réforme fiscale. La fiscalité, outil de la redistribution des richesses, se base surtout sur les revenus. Elle devrait changer son angle de vue pour s'attaquer au patrimoine. Nous avons l'habitude de raisonner en termes d'inégalités Nord - Sud. Désormais, il faut prendre en compte, à côté des inégalités entre pays, les inégalités grandissantes - pas seulement au Sud - au sein même des pays.

"Surtout, pas de politique..."

Les projets de développement sont des enjeux locaux et suscitent des stratégies d'appropriation ou de rejet. Elles sont étrangères aux processus participatifs recherchés à travers le partenariat. "Dépolitiser" c'est, par exemple, parler de "la" société civile et l'opposer à l'Etat alors que les imbrications sont étroites dans des réseaux complexes de conquêtes des pouvoirs et des ressources. C'est plaquer du management sur toute forme d'organisation (microcrédits, organisations paysannes, secteur informel, comité de quartier): C'est penser efficacité, impact, plutôt que politique. C'est poser le développement comme problème surtout économique, au mieux social, mais certainement pas politique. C'est refuser d'y voir des rapports de pouvoir traversant tous les groupes, y compris les plus pauvres. D'où le décalage entre une réalité, et notre façon d'y intervenir..Les politiques économiques ont aujourd'hui le champ libre, les ajustements structurels pour la libéralisation totale des marchés ne rencontrent plus de réelles oppositions. Tout au plus appellent-ils la mise en place de "filets sociaux", pour sauver de la noyade les exclus du circuit de production. Il en résulte et il en résultera des situations de précarité de plus en plus insupportables. Leur corollaire direct est la révolte, la violence, dernière expression du refus de la déchéance. La réponse organisée, structurée par la communauté internationale - c'est à dire le Nord occidental - est alors celle du militaro-humanitaire, organisé en fait pour satisfaire l'obsession de sécurité du Nord et de tous les tenants de la globalisation au service du grand marché mondial.

La logique (urgente) de la canonnière (humanitaire).

De nos jours, le développement est peu considéré comme facteur de paix. On compte plutôt sur les armées pour la garantir ou la maintenir. Ce renversement de tendances a deux conséquences : l'ampleur du commerce des armes (même s'il a baissé de 26 % ces dix dernières années) et la montée des groupes paramilitaires. On le voit en Afrique australe et centrale. Dans certains cas, il y a militarisation de l'économie et prédation sur les richesses (diamant, pétrole, drogue). Tout se mélange dans une combinaison entre pouvoir politique et utilisation de la force qui opère des redistributions d'alliances et de fonctionnement, avec comme enjeu la prédation des richesses. Quelle est la capacité de l'APD à contrebalancer de tels rapports de force?

L'urgence, encore plus que l'aide traditionnelle, fait aujourd'hui partie des réseaux institutionnalisés de pouvoir. Elle est un point important à l'agenda au Conseil de Sécurité, à l'OTAN et en Europe. Elle est devenue l'une des directions générales de la Commission de l'UE. L'aide d'urgence et l'aide alimentaire, comme les prêts financiers, font partie des technostructures qui définissent le cadre spatial des stratégies d'alliances et de contrôle occidentales. Elle engage les Etats et leurs moyens militaires mais également de grandes entreprises (p.ex. les grands groupes céréaliers et pharmaceutiques), à l'échelle internationale.

Image médiatique: volontarisme, nouveaux idéaux d'aide aux victimes et aux pauvres. L'urgence est-elle aussi innocente ? De grandes multinationales ont créé et financé leurs propres ONG, associations d'aide, tout comme quelques-uns des grands services de renseignement et de sécurité (SDEC ou CIA). Les Eglises elles-mêmes sont en compétition sur le champ de l'humanitaire d'urgence. Sont en jeu des intérêts stratégiques, mais aussi d'accès aux marchés, des intérêts économiques... Il s'agit d'opérations sans précédent: des milliards US$ ou ECU sont mobilisés sur le marché de l'humanitaire d'urgence, des intérêts religieux mêlés au contrôle politique (La Guerre du Golfe ou l'Occident chrétien face au monde musulman ...). Contrôle militaire, politique, économique et religieux de régions et de leur population se cachent derrière ces nouvelles croisades. L'Europe centrale et l'Afrique subsaharienne ont été les champs d'opérations les plus récents et marquants de l'action militaro-humanitaire d'urgence. Leur qualité humanitaire, annoncée à grand bruit médiatique, confère à ces opérations des vertus indiscutables, absolues, et il est alors malaisé d'en contester le bien-fondé. La question mériterait pourtant d'être posée.

 

L'urgence sort de l'échec de politiques de développement censées assurer la création mais aussi la répartition des richesses dans la justice et la dignité pour tous. L'urgence s'appuie sur des images fausses de la solidarité, présentant exclus, pauvres, sans papiers, réfugiés et déplacés, comme des épaves, des impotents. Elle dicte une seule réponse: l'ingérence, l'intervention. L'urgence se nourrit de l'image fallacieuse des magiciens de l'enrichissement qui, même quand ils passent à la trappe, restent idéalisés. Tapie, Berlusconi, ou Maxwell font rêver d'une société de gagnants où le tricheur ne serait puni que lorsqu'il ne respecte pas les règles du gang. Ils confortent le modèle dominant, le seul à pouvoir répondre à l'envie de tous: accéder à la richesse. Les ONG internationales ont développé un secteur de l'urgence suivant les bailleurs de fonds sur qui elles s'alignent de plus en plus... Pour pacifier les impatients, qui se révoltent ou tentent d'autres voies, il y a le militaro-humanitaire, "restore hope".

 

La bipolarisation Nord-Sud du tiers-mondisme des années 60 n'est plus le clivage principal de la planète. D'autres logiques sont à l'œuvre aujourd'hui, à travers le Nord et le Sud. Et la coopération, reposant encore sur l'analyse des décalages Nord - Sud, se retrouve déphasée par rapport aux réalités internationales. Les bailleurs de fonds, (Banque Mondiale et FMI en tête) sont arrivés à instrumentaliser maintes ONG. Elles s'associent à la mise en œuvre d'actions d'urgence, mais aussi aux conditions dictées par le Nord, sans égard pour les associations locales, ni pour les ressources humaines locales, dans un face-à-face entre "donateurs" (publics et privés) du Nord et gouvernements et autorités locales du Sud, de plus en plus marginalisés et dont les critiques sont de moins en moins tolérées. Les principes, les règles de fonctionnement issus des travaux de l'Assemblée de l'ONU, mais aussi des décolonisations des années 50, avaient permis d'ouvrir, dans les décennies 60 et 70, un dialogue Nord-Sud. Aujourd'hui, tous les efforts de dialogue et de partenariat, imaginés alors, ont été oubliés au profit d'un interventionnisme sans cesse croissant. L'endettement sans précédent du Sud a permis d'imposer, aux plus pauvres d'abord et ensuite à tous, des conditions, des ajustements sans égard aucun à la spécificité de leurs différentes populations.

 

Le contexte politique a deux mots-clés: recomposition et consensus. Du côté des "socialistes", défenseurs de l'Etat providence redistributif, de l'intervention publique pour l'aide au développement, on critique les méfaits de l'état centralisateur, on admet l'importance des paramètres macro-économiques, la croissance basée sur des échanges commerciaux. On parle «commerce et développement"...Du côté des "libéraux", les constats sont maintenant qu'il faut des règles internationales, que les marchés ne peuvent pas tout réguler, la croissance n'empêche pas l'augmentation de la pauvreté, les inégalités sont des facteurs d'instabilités qui freinent la croissance, d'où l'intérêt pour la lutte contre la pauvreté et pour des Etats "forts" gérant des politiques du type "filet de sécurité". Ils parlent de la dimension sociale de la mondialisation économique...La différence entre les socio-libéraux et les libéraux sociaux devient aussi ténue que celle qui, aux USA, sépare les républicrates des démocains !

Tout le monde veut un Etat démocratique, décentralisé, bien gouverné, désengagé, équitable, non-corrompu et participatif; l'initiative individuelle, le management et l'économie de marché, des politiques sociales, des programmes contre la pauvreté, des partenariats avec la société civile... Sublime, miraculeux compromis pragmatique de gestion des inégalités... à défaut de les supprimer! Car c'est une stratégie qui ne cherche pas à modifier la réalité, mais à s'y plier!

Quand le F.M.I., la Banque Mondiale, la Communauté européenne, le Comité de liaison des ONG sont tous d'accord pour lutter contre la pauvreté en s'appuyant sur la société civile, faut-il s'en réjouir? Est-ce une colossale victoire des idées progressistes? Ou une fantastique instrumentalisation de ces mêmes idées visant à confier aux ONG le rôle de "pompier social international"? Pendant ce temps-là, les affaires continuent ! Surtout, on ne touche pas aux règles du jeu qui causent la pauvreté et les inégalités!

 

Les ONG vont-elles se réveiller, cesser de se laisser instrumentaliser en échange du co-financements, ou d'un strapontin consultatif? Cesser de huiler le système et redevenir les voix critiques qu'elles furent quand il était question du nouvel ordre économique international ? Comment sortir de l'état d'urgence ? Y a-t-il d'autres réponses que celles du militaro-humanitaire ? Elles  existent,  mais sont marginalisées par la volonté d'utiliser l'urgence et l'humanitaire comme parties intégrées du réseau institutionnalisé du pouvoir. Les cinq sommets de l'ONU depuis celui de Rio92 sur l'environnement, ont formulé des propositions concrètes: développement durable (l'agenda 21), clauses sociales, droits des gens, droits des femmes en matière de développement, etc... L'évaluation des résultats est décevante et montre à suffisance la non-volonté politique des occidentaux. Or dès aujourd'hui, des conséquences tragiques en résultent. Au drame humain annoncé, au lieu d'apporter des réponses de développement soutenables, l'Occident réduit ses budgets de coopération , préférant envoyer ses pompiers humanitaires.

Comment répondre à quelle urgence ?

Il faut pour cela passer de la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les inégalités. L'urgence, il n'y en a qu'une. Il est urgent de mettre fin au pire scandale qu'ait connu l'humanité: 35000 enfants morts de faim CHAQUE JOUR. Ce chiffre criminel n'a guère varié depuis 10 ans. 35000 enfants, chaque jour,  meurent de faim ou de malnutrition. Ces dix dernières années, près de 127.150.000 enfants ont été affamés, privés de vie alors qu'on parle de surproduction alimentaire mondiale, 127 millions d'enfants morts de faim parce que leurs parents n'ont pas de quoi acheter ce qui a été produit par notre terre à tous. Voilà le massacre dont notre génération portera à jamais les stigmates de honte et d'horreur.

 

Cette urgence-là exige une autre réponse que l'ingérence militaro-humanitaire, une autre politique que celle des équilibres financiers. Elle appelle la solidarité, le sens de la justice, de la dignité, la volonté de droits égaux pour tous, partout et pour chacun. Cela commence par le redistribution des richesses, la répartition de l'avoir, du savoir, du bien-être. C’est en exigeant l'insertion et la majoration du pouvoir politique des plus démunis, appuyés sur de tels mécanismes de redistribution, que l'action sociale gagnera sa nouvelle crédibilité et la coopération au développement la justification de sa raison d'être.

 

© Guy DE BOECK Dialogue des Peuples.

 

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