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Analyse en reflexie

Albert Kisonga et l’éloge de la colonisation (JP Mbelu)

Après avoir fustigé « les dissidents congolais », « ennemis de l’unité du pays » dans la première partie de son étude intitulée ‘R.DC. : L’horizon s’assombrit’, l’ex-ambassadeur du Congo vient de publier la deuxième partie de la même étude. Elle reprend ses thèmes de prédilection : l’éloge de la colonisation et l’appel à l’implication des Blancs de bonne volonté dans l’édification d’un Congo multiracial. S’en prenant à la disposition constitutionnelle prévoyant la division du Congo en provincettes (26), il préfère que le Congo soit conservé dans l’état où la colonisation nous l’a légué. « Je pense honnêtement, écrit Kisonga Mazakala, que nous aurions plus de mérites aux yeux de la postérité à préserver ce pays tel qu’il nous fut légué par le colonisateur qu’à vouloir modifier pour satisfaire des appétits de pouvoir ou tout simplement pour affiner des égoïsmes. » (A. KISONGA MAZAKALA, L’horizon s’assombrit (deuxième partie), dans www.congoforum du 25/08) Il croit fermement que la force du Congo comme celle d’une famille est dans son unité. A son avis, « tribalisme et régionalisme ne sont pas des facteurs du progrès. Plus nous tarderons à comprendre cette vérité, plus nos mentalités tarderont à changer. »

 

Kisonga Mazakala nous transmet « ses convictions » après avoir disqualifié « certaines attaques de basse qualité » suscitées par la première partie de son étude. Il aurait souhaité se retirer de la discussion.
Heureusement ! Certains compatriotes lui auraient demandé de revenir à la charge pour alimenter les débats. Comment ? En transmettant des vérités à croire sans discussion ! Est-ce là le sens que notre ex-ambassadeur donne au mot débat ? N’aurait-il pas contribué à l’avancement de celui-ci en édifiant ses contradicteurs par un deuxième texte argumenté et montrant par exemple dans quelle mesure « les Lubakas » et plusieurs compatriotes de l’Equateur au lieu d’être considérés comme des « résistants » au « nouvel ordre tyrannique de Kinshasa » sont les ennemis de l’unité du pays ?

Que notre ex-ambassadeur puisse éviter ce débat par la disqualification des points de vue autres que les siens sur les questions engageant notre devenir commun, il ne contribue aucunement à l’enrichissement de la discussion sur notre pays. Au contraire, il aborde, dans sa dernière étude, des questions relançant le débat sur les limites de ses analyses quand il écrit sur le Congo.

Explicitons.

 

I. Mobutu, les forces néo-coloniales et l’unité du Congo

 

Habitué à jeter les fleurs aux colons d’hier et aux néo-colons d’aujourd’hui, Kisonga Mazakala ne fait pas de lien entre Mobutu et les forces néo-coloniales. Il semble situer l’action de Mobutu en marge de celle des néo-colons. Il note que « sur le plan du management, c’est pendant la période coloniale, c’est-à-dire celle de la forte unité territoriale, que le Congo fut le mieux géré. » C’est Mobutu qui a gâché cette unité. « Je crois que la plus grande erreur de Mobutu, nous avoue Albert Kisonga, est celle, pour des raisons politiciennes, d’avoir autorisé la résurrection de la territoriale des originaires en 1980, mettant un frein à l’élan de brassage favorisé par une territoriale nationale. »  Mais que vaut Mobutu sans le rôle de premier plan qu’il a joué, au cœur de l’Afrique, dans « la guerre dite froide » ? Incriminer Mobutu au grand bénéfice de « ses créateurs », c’est faire semblant d’oublier que les forces néo-coloniales doivent l’efficacité de leur action à la collaboration de leurs hommes de lige dont M. Mobutu. Pour dire les choses simplement, Mobutu est un maillon de la chaîne des forces néo-coloniales chargées de torpiller l’idée des pères de l’indépendance sur l’essence à lui conférer au Congo. Louer la colonisation comme moment de la réalisation de l’unité nationale véritable, s’attaquer aux forces néo-coloniales séparées de Mobutu pour fustiger leur sabotage de l’idée de l’indépendance telle que conçue par les pères de notre indépendance, c’est se livrer à une lecture rectiligne de l’histoire de notre pays. C’est lire cette histoire comme si elle s’est faite en des étapes indépendantes les unes des autres et oublier la visée de la colonisation comme système : perpétuer le vol des richesses des pays colonisés. Dans ce contexte, donner un salaire décent aux indigènes a servi d’opium : endormir les indigènes afin qu’ils ne soient pas capables de remettre en question un vol institutionnalisé.

Cet opium semble produire encore ses effets jusqu’à ce jour dans le chef de nos compatriotes qui, comme Kisonga,  trouvent que Congo a été mieux géré sous la colonisation. Mieux géré pour le compte des prédateurs coloniaux, oui. Mais pas pour les fils et les filles de notre peuple. Ce système de prédation est à l’œuvre jusqu’à ce jour. « Les cosmocrates » qui en sont les héritiers n’ont de compte à rendre qu’à eux-mêmes. (La lecture du petit livre du journaliste indépendant belge Miche Collon  intitulé ‘Bush la cyclone’ peut aider M. Kisonga à remettre de l’ordre dans son esprit sur cette question.)

Nous ne le dirons jamais assez. La colonisation est un système complexe. Sa visée prédatrice n’a pas été partagée par tous ces « Blancs de bonne volonté » aimant le Congo et son peuple. Néanmoins, le niveau d’analyse macro-dimensionnel de ce système n’est pas à confondre avec le niveau micro-dimensionnel des relations ayant existé entre certains « Blancs de bonne volonté » et les Congolais. La colonisation, en tant que système de prédation est à classer parmi les paradigmes de l’indignité. Ses revers comme ceux de toute médaille ne sont pas à mettre à son actif.

Donc, le refus de la partition du Congo en provincettes ne devrait pas nous conduire à garder notre scandale géologique dans l’état où le colon nous l’a légué. Pourquoi ? Simplement parce que nous devons en faire « notre propre créature ». Il y a des infrastructures routières à créer et/ou à recréer pour favoriser une grande intégration congolaise. Nous nous connaissons trop peu et très mal. Le congolais moyen de nos villages ne connaît presque pas celui qui habite à l’autre bout du pays. Les routes et les chemins de fer orientés vers la mer pour l’exportation des productions minières du Congo vers l’ex-métropole n’ont pas été des facteurs favorisant le maximum de communication et d’échanges inter-congolais. La plupart de congolais se connaissent à travers les clichés que véhiculent certaines de leurs élites pour des raisons souvent inavouées. Comme par exemple celui véhiculé par M. Kisonga Mazakala : « Les Lubakas » et les gens de l’Equateur sont les fossoyeurs de l’unité du pays.

Communication et échanges, tels sont certains lieux de brassage dont le Congo de demain pourrait se servir pour une fabrication responsable de son unité. Il n’y a pas que les territoriaux qui favorisent ou étouffent la fabrication de cette unité. Les interstices de la fabrication de l’unité sont divers et diversifiés : les mariages exogènes, la socialisation par l’école (par l’étude du civisme) et l’église, les voyages, le commerce, les partis politiques, les syndicats, etc.

Quand M. Kisonga accuse Mobutu d’avoir compromis l’unité nationale, il ne pense qu’à une unité imposée de surplomb, d’en haut, par le politique. Non. Il n’y a pas que cela. D’ailleurs, une unité imposée d’en haut est plus fragile que celle qui se crée à partir des interstices servant de trajets d’apprentissage aux compatriotes qui s’y engagent.

 

 

II. Diviser le Congo, qui en a pris l’initiative ?

 

A lire M. Kisonga Mazakala, il ressort que ses conseils moralisants ne font aucune allusion à l’histoire réelle. Il croit naïvement que la division du Congo en provincettes est une initiative congolo-congolaise destinée à assouvir les appétits de pouvoir et les égoïsmes des élites congolaises au pouvoir à Kinshasa.En effet, si les  élites congolaises au pouvoir à Kinshasa participent de la mise en coupe réglée de notre pays, elles font souvent partie des réseaux mafieux internationaux où la chasse au Congo utile est une constante. Les multinationales font les membres les plus efficaces de ces réseaux. Elles créent leurs « petites mains politiques » au Nord comme au Sud pour réaliser leurs plans géostratégiques. Un article publié sur le site de Michel Collon ayant pour titre ‘Qui pille le Congo ?’ conforte cette thèse soutenue avec brio dans Crimes organisées en Afrique Centrale par Honoré Ngbanda.

La contribution des « petites mains du capital » à la rédaction de la Constitution de la troisième République participe de ce grand plan : faire du Congo un espace vague, exploitable à souhait. Des provincettes faibles, sans moyens de défense propres et viables seraient des proies faciles pour le marché mondialisé de la prédation. Pour aider notre compatriote, nous citons Marie-France Cros : « Des scénarios de partition sont évoqués au Pentagone où l’on semble se résigner à leur inéluctabilité. En définitive, l’initiative est venue en septembre 1996 des acteurs régionaux (Ouganda, Rwanda et Tanzanie d’abord) dont certains, naguère, avaient hébergé des opposants congolais menant quelques petites opérations de déstabilisation aux marges du Zaïre. » (M.-F. Cros et F. MISSER, Géopolitiques du Congo (RDC), Bruxelles, Complexe, 2006, p. 111. La page 112 est encore plus explicite sur la question.)

L’article cité plus haut (Qui pille le Congo ?) donne explicitement les noms des multinationales impliquées dans ce vol organisé.

Disons que notre problème en tant que Congo n’est pas reconduire ce que d’autres ont fait chez nous, mais de reprendre l’initiative politico-économique, culturelle et spirituelle, sociale et historique de le refondation de notre pays. La reprise de cette initiative n’est possible que moyennant de grandes ruptures : rupture avec la mentalité esclavagiste et avec tous ses avatars des paradigmes d’indignité, rupture avec un « le nouveau désordre mondial » institutionnalisant le vol au grand dam des populations du Nord et du Sud, rupture avec une refondation du Congo conçue d’en haut par « quelques éminences grises » ne voulant souffrir d’aucune contradiction. La reprise de cette initiative se fera dans l’ouverture à l’autre dans sa diversité et sa pluralité. Dans des interstices où  l’unité se fabrique dans le coude à coude avec nos populations et avec les résistants à l’ordre mondial de la prédation.

 

J.-P. Mbelu

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